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Concurrence, sélectivité, concours: l'enseignement supérieur chinois est impitoyable


Est-ce un hasard si le fameux « classement mondial des universités », qui a fait couler tant d'encre depuis sa première publication, en 2003, est venu de Chine? A y regarder de plus près, on peut en douter: dans sa philosophie, le classement de Shanghaï résume assez bien l'état d'esprit général du système d'éducation chinois.



Université de Tsinghua
Université de Tsinghua
De la Chine impériale à la Chine communiste, il est une logique qui n'a pas varié d'un iota en matière d'éducation : celle de la concurrence et de l'hyper-sélection, d'un bout à l'autre du parcours scolaire. La culture du concours -et donc du classement- est profondément enracinée dans les mentalités. Dès leur plus jeune âge, les petits Chinois savent qu'ils devront être les meilleurs pour se démarquer de leurs camarades. Ainsi, si le concours d'entrée à l'école primaire a été supprimé, il demeure bel et bien pour accéder au collège (c'est le Zhongkao), et, surtout, à l'université (Gaokao). Le Gaokao est un véritable baccalauréat à la chinoise, pour lequel on se prépare des années à l'avance tant l'enjeu est énorme pour les familles: en cas d'échec, l'enfant -souvent unique- se retrouve exclu du système éducatif conventionnel. En 2005, ce concours couperet a compté 8 millions de candidats et affiché un taux d'admission de 55%. En 2007, les chiffres étaient de 10 millions et 56% d'admis.

La sélection est donc rude pour des jeunes âgés de 18 ou 19 ans. Au programme, trois matières obligatoires (le chinois, l'anglais et les mathématiques) ainsi qu'une épreuve de synthèse soit scientifique, soit littéraire. Il y a pourtant moyen de grappiller quelques points supplémentaires: certaines minorités ethniques y ont droit automatiquement, ainsi que les Chinois d'Outre-Mer ou les enfants de Chinois ayant « oeuvré pour la patrie », les élèves modèles durant toute leur scolarité ou ceux présentant des aptitudes sportives ou artistiques. Certains élèves, environ 5000 par an, sont même dispensés de Gaokao: les lauréats d'olympiades ou de concours nationaux, les meilleurs élèves de certains lycées, ou les élites provinciales. La destinée universitaire des lycéens dépend entièrement de leurs résultats au Gaokao. Chacun formule quatre voeux d'établissements, dans trois disciplines d'études. En pratique, si l'étudiant n'est pas pris par l'université de son premier choix, il ne maîtrise plus grand-chose du processus d'affectation. Une fois admis dans une discipline, il ne pourra plus changer, à moins de repasser le Gaokao! Une très grande majorité d'étudiants chinois seraient ainsi insatisfaits de leur discipline d'étude... De plus, alors que le système semble basé sur la méritocratie la plus élémentaire, il existe en réalité un biais géographique très fort, car les universités recrutent un plus grand nombre d'étudiants originaires de leur propre province. Or, c'est à Pékin que se trouvent les plus prestigieuses... Il est donc plus facile à un étudiant de la capitale d'entrer dans une grande fac qu'à un étudiant de province, qui devra obtenir de bien meilleurs résultats pour avoir sa chance.

L'excellence à marche forcée

L'échelle des diplômes chinois correspond plus ou moins au découpage du schéma LMD européen : pour les cursus généraux longs, dits de « Benke », l'étudiant chinois obtient le grade de Xueshi au bout de 4 ans (parfois 5), le Shuoshi après deux années supplémentaires (parfois 3), et le Boshi 3 ans après.
Le paysage universitaire se décompose en quatre grands ensembles. D'abord, les universités de premier groupe, qu'elles soient d'excellence ou de niveau moyen, qui ont en commun d'être placées sous l'autorité des ministères centraux. Ensuite, les universités du second groupe, qui dépendent d'une autorité locale ou provinciale. Le troisième ensemble est constitué des universités qui ne proposent que des filières courtes et techniques. Enfin, les établissements spécialisés dans des domaines stratégiques, comme la sécurité publique, la défense ou la diplomatie, forment un quatrième groupe et ont leur propre mode de recrutement, en amont des autres. Cette cartographie universitaire est assez récente. Jusque dans les années 80, le pilotage des universités était extrêmement centralisé. Les premières mesures de déconcentration sont apparues en 1985, puis surtout en 1995 et 1998, avec les lois sur l'éducation et sur l'enseignement supérieur. Celles-ci donnent une plus large autonomie à chaque entité et encouragent les activités de recherche contractuelles ou les projets avec les entreprises. C'est aussi en 1995 qu'est lancé le "projet 211", fondateur et ambitieux. Il s'agissait pour le gouvernement chinois de sélectionner une centaine d'universités - sur les quelques 1900 établissements d'enseignement supérieur que compte le pays, soit un peu plus de 5% - pour les transformer en établissements d'excellence en formation et en recherche. Ces "universités 211" concentrent les plus gros efforts financiers (70% des fonds de la recherche scientifique chinoise). Cette disposition a aussi eu pour conséquence une vague de fusions entre établissements et une recomposition du paysage. En 1999, un second projet, dit "projet 985", est venu renforcer cette politique en développant certaines disciplines-clés dans une trentaine d'universités d'élite. Son objectif avoué était de favoriser l'émergence d'universités chinoises de niveau mondial. Les universités de Tsinghua, Fudan, Jiaotong de Shanghaï et Jiaotong de Xi'an, celles de Beijing, de Nanjing ou du Zhejiang, ou encore l'Institut de technologie de Harbin, sont quelques unes de ces "universités 985", qui commencent d'ailleurs à se faire un nom sur la scène internationale.

Le défi de la massification

La Chine doit faire face à la croissance exponentielle du nombre de ses étudiants. En 2000, elle en comptait déjà 5,6 millions. Mais en 2006, elle a pris la première place mondiale en termes de nombre d'étudiants: plus de 25 millions! Parmi eux, 17,4 millions étaient inscrits dans des établissements d'enseignement supérieur généraux. Ils y étudiaient prioritairement les sciences de l’ingénieur, les lettres et langues, la gestion et les sciences dures.
Le pays est donc passé en l'espace de quelques années d'un système élitiste à un système de masse. Une évolution qui aggrave le problème du sous-emploi des jeunes diplômés, devenus trop nombreux trop vite. Environ 30% d'entre eux ne trouvent pas de job correspondant à leurs qualifications, selon China Daily.
Le 11ème plan quinquennal qui court jusqu'en 2011 s'est donné pour objectif d'atteindre 30 millions d'étudiants et 25% de taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur (22% actuellement).
Autre souci récurrent: la hausse des frais de scolarité, qui est continue depuis le début des années 90. En moyenne, un semestre universitaire coûte 450 euros (soit l’équivalent d’environ 5 mois de salaire pour un jeune diplômé) mais certains cursus peuvent atteindre 1000 euros. Des frais qui ont été multipliés par 25 en quinze ans, alors que dans le même temps, le pouvoir d’achat moyen des résidents urbains chinois n'a fait que doubler.

Ces Chinois qui partent étudier à l'étranger

Ecole Centrale de Pékin
Ecole Centrale de Pékin
Longtemps, les seuls Chinois qui partaient faire leurs études à l'étranger le faisaient aux frais de l'Etat. Ils étaient donc peu nombreux et issus des meilleures universités. En 1981, le gouvernement a autorisé les étudiants à partir à leurs propres frais, ce qui a entraîné une explosion des départs dans la décennie suivante, motivés par la hausse du niveau de vie des classes moyennes, le prestige d'un diplôme occidental et la difficulté à entrer dans les grandes universités du pays. Moins de 8.000 étudiants chinois se sont expatriés en 1990, mais ils étaient près de 20.000 en 2000 et 118.000 en 2005. L'année dernière, ce chiffre a atteint 144.000 et il devrait encore croître cette année. Dans le même temps, la Chine s'est ouverte aux étrangers: elle en a accueillis 195.000 en 2007, soit 20% de plus qu’un an plus tôt. Beaucoup d'Asiatiques, d'Européens et d'Américains, mais le flux d'étudiants qui augmente le plus vient d'Afrique (près de 6.000 individus, en hausse de 58% en un an). Et la France, dans tout ça? Elle pointe au sixième rang des destinations d'études des jeunes Chinois. En 2007, 8.000 visas ont été délivrés pour des étudiants chinois (+20% en un an). Dans le sens inverse, on comptait la même année 4.700 Français en Chine. Les coopérations universitaires se sont elles aussi multipliées (accords d'échanges d'étudiants et de professeurs, doubles formations, ouverture de programmes en Chine...). La réalisation franco-chinoise la plus complète est certainement l'Ecole Centrale de Pékin, antenne des écoles centrales françaises qui fonctionne sur le même schéma et forme, en 6 ans, des ingénieurs « à la française ».

NB :

Sources pour les données statistiques : Ambassade de France en Chine et bureau national des statistiques de Chine et rapport d'information du Sénat sur le système d'enseignement supérieur et de recherche chinois (2005).

Lire aussi :

Reportage à l'université Tsinghua, à Pékin

Le classement de Shanghai 2008

Le problème du classement de Shanghai, c'est qu'il existe

Sarah Piovezan
23/09/2008
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Commentaires des lecteurs

1.Posté par Jip le 24/09/2008 17:08
Excellent article. Savez-vous s'il y a eu des articles sur l'impact du classement de Jiaotong de Shanghaï en Chine même ?

2.Posté par Romain le 30/11/2008 10:19
Bien sur !

A l'université Jiaotong de Shanghai justement qui détermine les critères de classement, tous les étudiants de master (shuoshi) ont pour obligation universitaire de publier un article dans une revue interne de la fac. Publication le plus souvent de qualité médiocre et à leurs frais. La course au quantitatif est partout engagée : plus de publications, plus de séminaires à l'intérêt très relatif et plus de projets de recherches qui ne devraient pas avoir lieu d'être.
http://www.romainbironneau.com

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