L’université britannique face à la rigueur


Le monde universitaire britannique est en plein émoi depuis l’annonce par le gouvernement de David Cameron de son intention de baisser drastiquement les fonds que l’Etat octroie aux universités, et de compenser ces coupes par une augmentation des droits d’inscription. Fait rare en Grande-Bretagne, les étudiants et les lycéens sont descendus en nombre dans les rues pour manifester leur mécontentement. Décryptage avec John Ellis, directeur de département au sein de la Royal Holloway University of London.



Quelles mesures le gouvernement britannique a-t-il proposées début novembre concernant les universités ?

John Ellis de la Royal Holloway University
John Ellis de la Royal Holloway University
Dans le cadre de son plan de rigueur, le gouvernement a décidé de diminuer radicalement le montant d’argent qu’il alloue aux universités à partir de 2012. Le projet est de ne plus verser d’argent du tout pour les départements de sciences sociales, des humanités et des arts. Des sommes continueraient à être versées, en revanche, pour financer les départements de sciences dures et ceux de lettres modernes. Cette dernière fait exception parmi les sciences humaines car il y a un large consensus pour dire que la langue anglaise est mal en point.

Y a-t-il un consensus politique autour de cette question au sein du gouvernement ?

Nous avons actuellement un gouvernement de coalition entre les conservateurs et les libéraux, et cette mesure pose des problèmes car le parti libéral avait promis lors de sa campagne de ne pas toucher aux droits d’inscription universitaire, voire même de les abolir. Du coup, cela crée des tensions au sein du gouvernement.

Comment les universités compenseront-elles le manque à gagner ?

Aujourd’hui, les droits d’inscription ne peuvent pas excéder 3.290 livres soit environ 3.900 euros par an alors que le coût moyen annuel d’un étudiant est d’environ 7.000 livres (8.200 euros) pour l’université. Il faut noter que ce coût moyen est bien plus élevé pour les sciences dures. Pour compenser le manque à gagner que ne versera plus le gouvernement, ce dernier propose de permettre aux universités d’augmenter les droits d’inscription jusqu’à 6000 livres (7.000 euros), voire 9000 livres (10.600 euros).

Comment les étudiants feront-ils pour payer ?

Université d'Oxford
Université d'Oxford
Le projet s’accompagne de mesures qui leur permettront d’emprunter de l’argent pour leurs études à des conditions intéressantes. S’ils ne gagnent pas suffisamment d’argent à l’issue de leurs études, ils n’auront pas à rembourser. Mais s’ils ont un bon salaire, ils devront rembourser avec des intérêts. Le message est un peu paradoxal : effectuez des études, mais ne gagnez pas d’argent.

Comment les universités fixeront-elles le coût des droits d’inscription ?

Ce sera la loi du marché qui fixera les prix : les universités qui pensent qu’elles ont de bons programmes fixeront des prix élevés. Si les étudiants pensent que cela vaut le coup de payer pour avoir un bon diplôme, ils paieront. Dans le cas contraire, l’université devra baisser ses tarifs.

A terme, des départements, notamment de sciences sociales, pourraient-ils être obligés de fermer si la mesure est appliquée ?

Université de Londres
Université de Londres
Non seulement des départements pourraient fermer, mais aussi des universités entières. Actuellement, sur la centaine d’universités que compte le Royaume-Uni, une dizaine sont en proie à de graves difficultés financières. Une vingtaine d’autres les rejoindraient si le gouvernement applique ses propositions.

Comment le milieu universitaire réagit-il ?


Les étudiants sont très en colère. Ils ont manifesté le 10 novembre à Londres, ils étaient environ 50.000 et s’en sont pris au siège du parti conservateur. Les lycéens s’y sont mis également. Il faut bien avoir à l’esprit que ce genre de manifestation est très rare en Grande-Bretagne. La réaction est donc très forte. Les milieux académiques sont également très remontés. Ils sont notamment choqués par l’idée que des adolescents de 17 à 18 ans décideront à l’avenir du sort des universités puisque ce sont eux qui, par leur choix, détermineront la hauteur des tarifs, et donc, les financements.

Où en est exactement le processus de décision ?

Le parlement doit encore approuver la mesure. Le milieu universitaire effectue donc un intense travail de lobbying afin de convaincre un maximum de parlementaires de voter contre. Le but est d’obtenir des concessions du gouvernement.

28/11/2010
Propos recueillis par David Allais
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Commentaires des lecteurs

1.Posté par Daniel Julvé le 01/12/2010 17:57

En effet, le gouvernement britannique est tombé sur la tête, car l'effet net de la loi proposée sera la réduction du nombre de jeunes qui décident d'entreprendre des études universiaires. Donc à moyen et long terme, la réduction du nombre de futurs cadres formés pour la création de la valeur ajoutée nécessaire au futur de la nation. S'agissant d'un gouvernement conservateur - les Libéraux dans la coalition au pouvoir n'ont pas le poids suffisant pour s'opposer aux Tories - il n'est pas surprenant que ceux-ci aient préféré jouer le futur de la Grande Bretagne sur la City plutôt que sur l'université. La déchéance la plus totale. Mais l'avenir dira....

2.Posté par Michel Fouassier le 03/12/2010 16:03

On peut être très critique à l'égard du bilan politique de Tony Blair, mais on doit avoir l'honnêteté de reconnaître les vrais progrès accomplis en 10 ans par l'école publique, du primaire au secondaire, grâce aux exigences posées par le gouvernement, assorties des moyens nécessaires et aux énormes efforts déployés par les enseignants; les résultats sont là, visibles dans les enquêtes internationales. Comment , alors, ne pas comprendre les lycéens - en particulier ceux des classes modestes ou moyennes - qui stimulés par leur réussite présente aspirent légitimement à poursuivre des études, et qui trouvent inacceptables les conditions qui leur seraient dorénavant faites et donc se révoltent contre ce qui apparaît comme une injustice, comme d'ailleurs d'autres jeunes Européens que l'on menace des mêmes choses. Faut-il s'étonner qu'au volet de la mobilité étudiante en Europe du célèbre programme Erasmus, s'ajoute une solidarité étudiante contre les mauvais coups portés à la jeunesse par tous les gouvernements conservateurs du "vieux continent" ? J'y vois, au contraire, un signe réconfortant de la vitalité de la jeunesse européenne.

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