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Nicolas Gachon, maître de conférences : 'sciences humaines, sciences mortes ?'


Nicolas Gachon travaille sur l’ajustement de l’enseignement supérieur aux normes de marché. Il s’est livré à une réflexion sur l’avenir des sciences humaines, éclairée par son expérience d’enseignant-chercheur à l’université Paul-Valéry de Montpellier et de plusieurs postes à l’étranger. Le chercheur s’interroge : les sciences humaines sont-elles en passe de devenir des sciences mortes ?



Vous jugez que « le marché se lance à l’assaut des sciences humaines », qu’entendez-vous par là ?

Il faut se souvenir que les sciences humaines sont un des fondements du concept d’enseignement supérieur, en termes de formation de l’esprit et de contenus académiques, mais également de gouvernance. La mission historique voire immémoriale de l’Université tient dans la formation de l’esprit de générations successives d’étudiants au sortir des dispositifs d’enseignement secondaire, ce qui a longtemps conféré une aura particulière aux universitaires, tout à la fois détenteurs du savoir et passeurs de citoyenneté. Mais le consensus qui a longtemps entouré la place des sciences humaines au cœur de l’universalité, et qui a fait la grandeur de l’enseignement supérieur, est aujourd’hui remis en question par la prise en compte des normes de marché dans la conception et dans la mise en œuvre des politiques publiques.

En France, le nouveau cadre budgétaire de la Loi organique relative aux lois de finance (LOLF) du 1er août 2001 introduit progressivement une logique d’évaluation fondée sur des indicateurs de réussite et de performance. Les contribuables sont certes en droit d’enjoindre l’Etat à leur rendre compte de l’utilisation faite en leur nom de l’argent public. De telles mesures doivent cependant s’articuler dans une relation cohérente avec les objectifs du service d’enseignement supérieur et de recherche. Les sciences humaines sont ici concernées a priori puisque leur statut est un des éléments récurrents des débats actuels sur la finalité de l’enseignement supérieur et sur son adéquation aux demandes de la société.

L’introduction de normes de gestion privées dans les universités présente-t-elle un risque pour la place des sciences humaines ?

Souvent qualifié de marchandisation de l’enseignement supérieur, l’ajustement des universités aux normes de marché n’est pas pour autant synonyme de privatisation : les Etats continuent de financer l’enseignement supérieur et la recherche, fût-ce de manière moins généreuse et plus ciblée que par le passé, afin de conserver un pouvoir de pilotage et un droit de regard sur des dispositifs sociétalement aussi stratégiques. Si la loi de 1896 permettait, en France, un financement des universités par des industriels ou des collectivités locales, les financements publics et par défaut des universités, en tout cas jusqu’à la moitié du XXe siècle, constituaient la norme et se sont principalement déployés dans une logique de protection des universités des logiques de marché. Les gouvernements n’avaient d’autre choix que de procéder au financement des universités dès lors qu’il était acquis que des fonds provenant du secteur privé véhiculaient un risque trop important d’asservissement des secteurs de la formation et de la recherche à des intérêts privés.

Aujourd’hui, nul ne saurait concevoir un enseignement supérieur ne faisant plus aucune place aux sciences humaines, ce scénario serait tout aussi inacceptable que des universités totalement privatisées et intégralement livrées à des logiques marchandes. Cela étant, l’instrumentalisation politicienne du devenir des sciences humaines déclenche une indignation morale qui, jusqu’ici, a peu servi les sciences humaines. Chercher à figer les sciences humaines dans une aura virtuelle, aujourd’hui en décalage sociétal, aboutira à les réduire au statut de sciences mortes.

Il semble d’ores et déjà que l’Etat investisse beaucoup moins dans la recherche en sciences humaines que dans les sciences dures…

L’investissement en matière grise est identique dans tous les domaines de la connaissance mais l’investissement financier et les coûts de fonctionnement et de matériel, dont l’entretien d’équipements de pointe, sont beaucoup moins lourds dans les sciences humaines que, par exemple, dans les sciences de la matière. Les politiques publiques investissent donc comparativement davantage dans les sciences expérimentales que dans les sciences humaines. Les rapports sont variables, de l’ordre de un à six dans les universités françaises entre des laboratoires de recherche en sciences humaines et en sciences expérimentales ; les financements publics permettent généralement de couvrir les dépenses incompressibles de fonctionnement dans les sciences expérimentales.

Ce qui pourrait s’apparenter à une simple forme de discrimination budgétaire positive en faveur des sciences dures recouvre une problématique structurelle et organisationnelle à plusieurs volets. Au-delà des disparités en matière de coût initial de la recherche que l’Etat peut s’appliquer à compenser, le coût moins élevé de la recherche dans les sciences humaines permet aux enseignants-chercheurs de conduire des recherches de très haute tenue scientifique sans nécessairement appartenir à un centre de recherche. Ceci est impossible dans les sciences de la matière ou du vivant, secteurs où la recherche est logistiquement plus contraignante et plus collective puisqu’elle se déploie au sein d’équipes hiérarchisées dans l’environnement de laboratoires assujettis à des règlements et souvent à des horaires fixes. Le fait que la recherche soit plus souvent menée de manière individuelle dans les sciences humaines ne fait que renforcer l’individualisme qui caractérise ces disciplines. Leurs possibilités d’adéquation avec les demandes sociétales et d’interactions avec les autres disciplines scientifiques s’en trouvent fragilisées. Aucune avancée scientifique ne peut pourtant se trouver hors de portée de la réflexion, du discours et de la recherche en sciences humaines. Les récentes découvertes sur le fonctionnement du cerveau réintroduisent par exemple des questionnements profondément humanistes sur la liberté, la responsabilité, l’autonomie et sur la conception même de l’Homme.

Faudrait-il toutefois revoir le mode de financement de cette recherche ?

Oui, une réflexion doit être conduite dans le contexte du sous-financement chronique de la recherche et des filières universitaires de sciences humaines par les pouvoirs publics. La question qui se pose est la suivante : l’Etat doit-il financer par défaut et de manière uniforme toutes les disciplines scientifiques, ou bien doit-il ajuster les financements publics à l’aune des demandes et des besoins de la société ? Un traitement différencié existe déjà puisque les sciences de la nature bénéficient de financements supérieurs qui tiennent compte des coûts très élevés engendrés par la recherche expérimentale. Il serait par conséquent recevable, en toute théorie, d’imaginer un principe de financements compensatoires des filières de sciences humaines pour contrebalancer leurs difficultés statutaires, voire la quasi impossibilité dans laquelle elles se trouvent, contrairement aux sciences dures, de décrocher des contrats de recherche rémunérateurs. Cela étant, sans autres critères pour orienter sa politique, une telle philosophie limiterait le rôle de l’Etat à un perpétuel effet correcteur qui aurait pour seul but la perpétuation mécanique d’un système jusqu’à son inéluctable érosion. Pour l’enseignement supérieur, refuser de s’ajuster aux normes de marché véhicule le risque inhérent de voir la demande s’effondrer dans certaines filières, de voir le marché s’imposer lui-même de manière sauvage, faute de pilotage approprié, au détriment du service d’enseignement supérieur, de ses personnels et de ses utilisateurs.

Y a-t-il en France un problème de valorisation de leur recherche de la part des chercheurs en sciences humaines ?

En fait, le produit de la recherche se diffuse de manière beaucoup plus hétéroclite dans la plupart des sciences humaines que dans les autres disciplines scientifiques, ce qui rend très difficile l’utilisation d’outils bibliométriques déjà utilisés comme indicateurs de performance dans les sciences dures. Les publications en sciences humaines sont généralement le fait d’auteurs individuels, contrairement aux sciences dures où le rang de premier ou de deuxième auteur constitue par exemple un indicateur en soi. Le format le plus prestigieux pour un chercheur en sciences humaines est encore la monographie alors que les éditeurs, eu égard à un marché difficile, sont de moins en moins enclins à publier sous ce format. Les sciences humaines gagneraient à pouvoir s’appuyer sur des publications plus systématiques, plus rigoureuses et mieux codifiées qui faciliteraient leur prise en compte par les outils bibliométriques et les bases de données. D’autant que les quelques revues spécialisées visibles et incontestées sont comparativement beaucoup moins nombreuses dans les sciences humaines.

Êtes-vous favorable à une évaluation des enseignements ?

Je pense qu’il est important, dans l’intérêt même des étudiants et des enseignants-chercheurs, de procéder à une évaluation et, le cas échéant, à une réforme des filières universitaires de sciences humaines. La dimension éternelle des sciences humaines ne doit pas conduire à figer un tropisme autoréférentiel qui tend à placer ce domaine de la connaissance sous une cloche intellectuellement significative pour la société mais à la marge de ses enjeux. La marginalité ne doit pas devenir la légitimité académique des sciences humaines. Le risque est celui d’une reproduction linéaire de modèles figés et de castes intellectuelles de moins en moins validées par la société. Or la reproduction de castes, qu’elles soient ou non des élites, n’est pas un processus démocratique et se trouve en parfaite contradiction avec la vocation sociétale de l’enseignement supérieur.

Qu’en est-il des perspectives de carrière des enseignants-chercheurs ?

Elles diffèrent d’un champ à l’autre. Si la trentaine est souvent l’âge de l’accès au corps professoral dans les mathématiques et les sciences expérimentales, elle l’est moins souvent dans les sciences humaines. L’habilitation à diriger des recherches, qui permet à un maître de conférences de se porter candidat à un poste de professeur, est beaucoup plus longue à obtenir dans les sciences humaines, sans que cela soit gage d’une qualité scientifique supérieure ou d’un recul nécessairement plus profitable à l’effort de recherche de notre pays.


Propos recueillis par Christophe Angeli
08 Septembre 2008





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