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La réforme LMD risque d’aboutir à une offre disparate et décolorée, selon le Snesup




Les universités entrent en ordre dispersé dans le processus LMD (licence-master-doctorat) d’harmonisation européenne des diplômes, selon quatre vagues annuelles qui correspondent au renouvellement des contrats quadriennaux entre l’Etat et les établissements. Dans ces contrats sont inscrites les activités d’enseignement et de recherche. Après la vague A l’an dernier, c’est la vague B qui est examinée en ce moment par la Direction de l’enseignement supérieur (DES) qui pilote la procédure d’habilitation. A la rentrée, 60% des universités devraient avoir « basculé » dans le LMD, selon Jean-Marc Monteil, directeur de l’enseignement supérieur au ministère.

Ce processus a donné un nouvel élan aux universités. Mais nombreux sont ceux qui s’élèvent pour contester la façon dont se déroulent les habilitations, et le fond de la réforme LMD. Le SGEN-CFDT, notamment, a regretté « le manque de transparence ainsi que le manque de lisibilité des dossiers ». Le Réseau des universités de l’ouest Atlantique (Ruoa) a noté « quelques incohérences et des divergences surprenantes entre les avis formulés pour des projets comparables et les propositions de co-habilitations entre des établissements du Ruoa ». Quant au Snesup-FSU, syndicat majoritaire dans l’enseignement supérieur, il déplore l’absence d’orientation cohérente donnée par la DES et la « dénaturation » des projets des établissements. L’un de ses secrétaires nationaux, Gérard Lauton, également maître de conférence en mathématiques à Paris XII, développe ces arguments.

- Etes-vous satisfait de la mise en place du LMD ?

- Il y a des difficultés de calendrier, avec notamment des navettes pour les dossiers qui se font tardivement entre les établissements et le ministère. Mais notre principal souci est la méthode. Le ministère a d’abord dit : « vous êtes autonomes ». Les maquettes des diplômes qui existaient jusqu’à présent (codifiant ce qu’est une licence de droit, une maîtrise d’histoire…), ont alors disparu. Or les projets que construisent les universités sont maintenant « retoqués » ! Il y a en fait une obsession du ministère qu’il n’explicite pas : il veut gagner sur les moyens accordés aux établissements, d’où l’incitation à regrouper des cursus. Par exemple pour une licence de sciences, le ministère accepte sous certaines conditions différentes mentions, mais il préfère un regroupement des cours. Un « plat unique », pour les mathématiques notamment, serait servi aux étudiants chimistes et mécaniciens ! D’une part cela ne va pas accroître l’attractivité des études scientifiques. D’autre part, pour ceux qui suivront ces cursus, il y a un risque d’accroissement de l’échec car le programme sera difficile à ajuster pour des élèves aux projets et aux finalités différentes.

Cette frénésie du regroupement nous semble contre-productive. Par principe nous ne sommes pas contre ce qui est appelé mutualisation, mais l’action du ministère en la matière risque d’aboutir à une offre décolorée, dénaturée. Ainsi l’an dernier, Lyon I, grosse université scientifique, avait présenté 30 à 40 masters. Le ministère a demandé à ce qu’ils soient réduits à une douzaine ! Il faut alors inventer de nouveaux noms, master « chimie et biologie », « sociologie et psychologie » etc… Or la réforme est censée aboutir à plus de lisibilité ! Dans la vague A, aucune licence ne porte le même nom, même dans des universités distantes de quelques kilomètres seulement. Que dire alors à l’échelon européen …

Il y a néanmoins des tentatives de concertation : pour ne citer qu’eux, les 17 présidents d’universités d’Ile-de-France avaient envisagé d’organiser des rencontres. Ils font partie des vagues C ou D et veulent anticiper le LMD. Mais dans un contexte rendu très concurrentiel, ils s’aperçoivent que c’est trop compliqué d’harmoniser ! Il y a des réunions par champs disciplinaires dans chaque établissement, et des schémas sont produits : sur les domaines, les mentions, qui se différencient par spécialités, et là-dedans l’étudiant est censé pouvoir construire un parcours. Ainsi, les trajectoires sont si différentes et spécifiques que l’on voit mal comment raccorder ce patchwork.

-Vers quoi se dirige-t-on avec cette réforme, selon vous ?

- Nous nous acheminons vers une certaine crise : le couple autonomie-pilotage est infernal car l’autonomie est faussée et le pilotage est arbitraire faute de références nationales. Ce que les universités élaborent est mis en pièces par la DES et ses experts dont l’expertise est assez opaque, ainsi que par les conseillers d’établissement qui représentent le ministère et suivent les négociations contractuelles.

Tout un secteur est menacé, celui des filières professionnelles, notamment l’AES(1) et les IUP(2). La DES a répandu l’idée, bien avant la vague A, que les IUP, c’était « fini ». Or ils apportent des qualifications indispensables et permettent à des jeunes d’accéder à des postes de cadres. Du point de vue des employeurs aussi, cela n’est pas loyal, car les IUP ont été conçus avec eux. Le président de l’Assemblée des directeurs d’IUP (Adiup) Francis Artigue a déploré la méconnaissance par le ministère de la formation professionnelle. C’est l’académisme qui est privilégié. Et de façon plus générale, ce sont de nombreux parcours de bac+2 à bac+5 qui sont remis en question.

La Direction de l'enseignement supérieur a dit aussi qu’il ne fallait pas se spécialiser avant M2 (2e année du master), d’où des licences purement généralistes. Le comité de suivi de la licence s’est d’ailleurs démarqué du ministère sur ce point. Les licences pluridisciplinaires préparant aux concours de la fonction publique (enseignement, administration…) sont en danger. Or le processus de Bologne tel qu’il avait été présenté par Jack Lang et tel qu’il est défini dans les arrêtés d’avril 2002 devait favoriser les cursus pluridisciplinaires. La réforme telle qu’elle est menée par la DES tourne donc le dos à ses propres objectifs.

- De quel poids pouvez-vous peser ?

- Nous en appelons à la communauté universitaire, personnels et étudiants, à l’opinion et à toutes les parties prenantes des offres de formation, notamment les entreprises et les collectivités territoriales. Il faut sauver les cursus mis en cause alors qu’ils répondent à de réels besoins. Nous menons des initiatives communes au Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui donne son avis sur toute réforme de l’enseignement supérieur) (3) pour montrer que cette politique mène à une impasse. Nous demandons notamment au ministre le report des habilitations LMD, et l’organisation d’une conférence nationale pour construire avec la communauté universitaire un référentiel national des formations et des diplômes.

Certes, il est dur de mobiliser les gens alors que les dégâts ne sont pas encore perceptibles. Mais tous ceux intéressés par le maillage des cursus doivent conduire des démarches convergentes. Il y a d’autres façons de mener la réforme, même à partir des arrêtés d’avril 2002.

NB :

(1) Administration économique et sociale
(2) Instituts universitaires professionnalisés
(3) Le Cneser est composé d’élus des étudiants, des personnels de l’éducation ainsi que de membres représentant les grands intérêts nationaux



Propos recueillis par Alison Cartier
28 Juin 2004





Tags : lmd, snesup

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