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LMD : l’harmonisation européenne des diplômes porte mal son nom


Autour du LMD : grèves, manifestations des étudiants, déplacements et communiqués du ministre. Alors même qu'il y a confusion sur l'objet de la réforme en cours. Elle porte non sur l'harmonisation des diplômes mais sur celle des grades, et entraîne des bouleversements dans l'enseignement supérieur, mais pas forcément là où on les attend.



-De quoi parle-t-on ?

La réforme LMD (pour licence, master, doctorat) consiste à introduire de nouveaux grades dans l’enseignement supérieur, et non à remplacer les diplômes existants. Un grade correspond à un niveau certifié (L : bac+3, M : bac+5, D : bac+8) , à l'instar des catégories hiérarchiques de la fonction publique (A, B, C). Le baccalauréat constitue d’ailleurs le premier grade de l’enseignement supérieur, une particularité française.
Les diplômes nationaux (deug, licence, maîtrise…) demeurent donc et bénéficient d’une reconnaissance «locale», par rapport aux grades qui ont une valeur à l’échelle internationale. Ceux-ci viennent en quelque sorte labelliser les diplômes : un étudiant pourra par exemple obtenir une licence en physique et le grade licence sciences et technologie (c’est son « domaine » selon la nouvelle terminologie), « mention » physique. Au niveau du master, sa «mention» physique pourra se décliner en « spécialité » physique de la matière condensée ou physique nucléaire etc.
On peut néanmoins s’interroger sur la cohabitation des diplômes et des grades, qui engendre des confusions. Ainsi, les diplômes master ou mastères, notamment ceux des écoles de commerce, n’obtiendront pas tous le grade master. Mais ce même grade a été conféré de plein droit depuis 1999 aux titulaires d’un DEA ou DESS et d’un diplôme d’ingénieur délivré par un établissement habilité. Pour le moment les modalités de recrutement des étudiants demeurent identique (MST, MSG, MIAGE, DESS, DEA, magistères). Il n’y a pas de sélection à l’entrée de l’université, mais une sélection par le contrôle continu et les diplômes obtenus au sein de l’université.
La mise en œuvre à l’étranger du LMD peut éclairer l’évolution possible du système français : vers une prédominance des diplômes ou des grades ? L’Espagne a par exemple refondu ses cycles universitaires et calqué ses diplômes dessus, l’Italie a fait de même, en permettant une sortie du système universitaire au niveau licence (diplôme généraliste ou technique), puis au niveau master (diplôme dit de spécialisation). Auparavant, le diplôme universitaire italien s’obtenait en quatre ans.

-Comment est-ce que cela fonctionne ?

Pour l’étudiant
L’unité de temps reste le semestre, par contre les unités de valeur sont remplacées par des « crédits » européens transférables (ECTS) dont l’objectif est qu’ils soient capitalisables, d’une université à une autre, et reconnus en Europe. L’échelle des valeurs retenue est de 60 crédits = 1 année, 180 crédits = une licence, 300 crédits = un master.
Les programmes évoluent de sorte à permettre une pluridisciplinarité, au niveau L (l’accent est mis sur les langues vivantes, la méthodologie de la documentation, les technologies de l’information) : il s’agit pour les étudiants d’acquérir un socle de culture générale et de pouvoir s’orienter progressivement. Par exemple, une majeure en droit international pourra être complétée d’une mineure en sociologie anglo-saxonne. Les universités sont également incitées à créer des passerelles entre les formations. Chaque étudiant doit se construire un parcours personnalisé avec un souci de cohérence pédagogique. Un document appelé « supplément au diplôme » devrait accompagner la délivrance de chaque grade afin qu’y soient inscrites les connaissances et aptitudes acquises.
On voit donc qu’il ne s’agit aucunement de cloner les formations en Europe. Le processus LMD, dont une des préoccupations affichées est de préserver la culture propre à chaque pays, pourrait faire émerger un espace européen de l’enseignement supérieur. Un « marché unique » en faveur de la qualité de l’enseignement en général et au profit des étudiants, qui pourront évoluer plus facilement d’un pays à l’autre. La question essentielle paraît celle des moyens, même si des aides ont été promises : moyens financiers de changer d’université ou de partir à l’étranger pour trouver la meilleure formation, et surtout moyens de choisir son « parcours flexible de formation », selon les termes du ministère, en fonction de son projet professionnel.

Pour les universités
La mise en place du LMD est progressive : elle se fait selon les vagues de négociation des contrats quadriennaux entre l’Etat et les établissements sous la tutelle du ministère chargé de l’enseignement supérieur. La réforme devrait être effective sur l’ensemble du territoire en 2006.
Concrètement, les universités présentent des dossiers décrivant leurs projets et les équipes de formation afin d’être habilitées (ou accréditées) à délivrer tel diplôme ou tel grade. Dans cette perspective, les établissements ont mutualisé leurs pratiques et leurs réflexions, après une analyse poussée du marché du travail. C’est pourquoi sont proposés notamment deux catégories de masters, professionnels et recherche, dans une proportion moyenne de 70 et 30% respectivement : cela va limiter de fait le nombre de thésards, et ceux d’entre eux qui se retrouvaient sans poste.
De façon générale, la réforme pousse à la « professionnalisation » des étudiants, à l'acquisition de compétences plus qu'à l'accumulation de savoirs. Afin de garantir la qualité de la formation, le ministère s’est engagé à évaluer régulièrement les établissements.

Ainsi, le LMD a certes été impulsé au niveau européen, mais les textes incitant à sa mise en pratique (décrets de 2002), assez généraux, font une large place à l’autonomie des universités – une autonomie au plan intellectuel s’entend. Ce sont les universités qui décident de la plupart des modalités des cursus, et notamment de l’organisation des sessions de rattrapage, au sujet desquelles les étudiants s’inquiètent en s’adressant au ministère.

-A quelles fins ?

L’espace européen de l’enseignement supérieur, rendu plus visible par l'institution de grades communs, doit être attractif pour le monde entier. Les bourses en faveur des étudiants étrangers sont appelées à augmenter, l’information sur les cursus offerts doit progresser. De plus, les « guichets uniques » pour éviter les démarches multiples sont encouragés, et des formations ad hoc destinées aux étudiants étrangers peuvent se développer.
Outre une nouvelle fois la question des moyens, se pose en ce qui concerne la France la question de la lisibilité de la réforme, avec ce système qui semble à deux vitesses, diplôme et grade. Comment le LMD, qui n’est pas clairement explicité au grand public, pourra-t-il dans ces conditions faire école auprès des étudiants asiatiques ou américains ?
L’autre versant de l’espace européen de l’enseignement supérieur est l’alignement des cursus sur ce qui se fait dans la majeure partie des pays, afin de faciliter les équivalences et la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs.
Pour la France, cela entraîne de facto un allongement des études : le master a de fortes chances de devenir la référence et les étudiants vont être incités à atteindre ce niveau. De même que la valeur du baccalauréat s’est amoindrie avec près de 63% des jeunes d’une génération qui l’obtiennent, les diplômes existants risquent de connaître une relative dégradation. Cette dimension inavouée du LMD qu’est le prolongement des études est lourde de conséquences, conséquences qui devraient être exposées en toute transparence.


Alison Cartier
26 Novembre 2003





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