Education, formation, emploi, masters, grandes écoles et recherche. Observatoire Boivigny.

Observatoire Boivigny, le site de référence de l'enseignement supérieur






Nos forums


Sept propositions humanistes pour l'université


ResPublica nova est une association qui entend promouvoir l'engagement politique. Elle a été fondée en 2003 par Charles de Lauzun, alors étudiant à l'Ecole Normale Supérieure. Sans s'en cacher, ses membres accordent une large place aux lettres et aux humanités dans leur idée de l'enseignement supérieur. Dans le dernier numéro de leur revue trimestrielle, intitulé "les défis de l'université française", ils formulent sept propositions pratiques de réforme. Entre volonté de s'éloigner du modèle anglo-saxon pour mieux correspondre aux spécificités françaises... et reprise de ses bonnes pratiques.



E.N.S à Paris
E.N.S à Paris
- Etablir à l’Ecole Normale Supérieure de Paris un nouveau classement international distinguant enseignement et recherche, lettres et sciences:

"La distorsion principale induite par les classements internationaux consiste à ne pas distinguer enseignement et recherche", estiment les auteurs. "La France a un potentiel de formation et d'enseignement beaucoup plus performant que les classements internationaux ne le laissent entendre ; les Etats-Unis ne réussissent à se hisser au niveau international parmi les premiers qu'en jouant la carte de la recherche, où ils excelleraient, contre l'enseignement, qui leur échappe de plus en plus", ajoutent-ils. Le "modèle de Shanghai", du nom du classement de l'université Jiao Tong qui s'est imposé dans le monde entier, est brocardé comme "un modèle fondamentalement états-unien de classement des établissements qui est, dans sa conception même du savoir, étrangère à la façon spécifiquement française de fabriquer des élites qui n'en sont pas moins demandées sur toute la planète pour leur excellence".
Pour élaborer un "classement alternatif", l'Ecole Normale Supérieure de Paris, "qui est l'institution française la mieux classée internationalement et qui est autant une grande école qu'une partie de l'Université" paraît la mieux indiquée, juge ResPublica nova.

- Affilier les classes préparatoires aux universités:

Les auteurs se prononcent pour un rattachement des classes prépas "à leur source d'excellence professorale, l'Université". "Une telle réforme, non seulement revaloriserait dans les classements internationaux la place des meilleures universités françaises de manière sensible, ce qui ne serait que justice, mais aussi débloquerait un certain nombre de préventions des professeurs envers la faculté, et des élèves des grandes écoles envers les universités, à qui ils doivent le moment essentiel de leur maturation et de leur formation intellectuelle", soulignent-ils. A noter que cette proposition, malgré des résistances de part et d'autre, fait doucement son chemin depuis quelques années.

- Promouvoir la stratégie des écoles d’été dans tous les établissements du supérieur à visibilité internationale avec validation académique des acquis:

Les écoles d’été, "présentes dans tout le monde anglo-saxon", sont "des cursus très courts pouvant aller de quinze jours à deux mois", "diplômes et certificats à la clef", qui attirent des étudiants de toute la planète. L'investissement est "minimal en terme d’organisation pédagogique" mais la "rentabilité maximale en terme de prestige" pour les établissements, relèvent les auteurs. Et par exemple pour l'« étudiant d’Oxford », qui l'inscrira ainsi sur son CV, "il s’agit presque d’une logique d’achat de produit de marque". En France, "une école d'été peut attirer des étudiants étrangers, mais aussi des étudiants de province sur Paris, ou de Paris sur une ville de province, et également permettre de faire découvrir à des jeunes des banlieues un sens de l'excellence tout en respectant la méritocratie républicaine", pense ResPublica Nova.

- Soutenir l’installation dans 30 capitales étrangères des cinq continents d’antennes des meilleures universités et des meilleures grandes écoles françaises:

Avec un même "souci permanent de l’image et du rayonnement", les établissements français devraient installer des « filiales » à l’étranger, avancent les rédacteurs. Plus exactement, ils devraient le faire davantage, puisque la pratique est déjà développée, notamment par les écoles de commerce. Les antennes d’universités américaines en Europe remportent un certain succès: leurs propres étudiants y effectuent un semestre ou deux, et elles attirent des étudiants étrangers et locaux.

- Confier à l’Institut de France le soin de créer l’équivalent des Prix Nobel en histoire, sciences sociales, philosophie, connaissance des mondes antiques, et autres prix jugés nécessaires et complémentaires des Prix Nobel:

Le "défaut essentiel" de la Fondation Nobel est de "se limiter à une partie extrêmement limitée de la connaissance humaine", remarque ResPublica nova: les Prix Nobel "sont attribués pour la paix, la littérature, la médecine, l'économie, la physique, la chimie" mais il n'y a "rien pour l'histoire, la philosophie, les sciences sociales, les sciences politiques". "Voilà donc un créneau facile, que la France aurait toute l'autorité pour occuper, compte tenu de son aura internationale pour son universalisme et son humanisme, et pour lequel elle dispose déjà de l'expérience et du cadre historique", suggère l'association. Plus précisément, "l'Institut de France, regroupant plusieurs académies au-delà de la bien célèbre Académie française, rassemble toutes les compétences et les savoir-faire susceptibles de pouvoir gérer des prix internationaux de l'ampleur des Prix Nobel". La création de tels "Prix Nobel des humanités" n'est pas "un fantasme de restauration de la grandeur des lettres", se justifient les auteurs, pour lesquels ce serait plutôt "un acte de stratégie scientifique destinée à enrayer l'effondrement de pans essentiels du savoir humain en France", qui permettrait "de revaloriser un atout français dans la compétition des élites internationales".

- Imposer au sein des 15 meilleurs établissements français l’interdiction des doubles cursus et y instaurer la possibilité d’effectuer un semestre externalisé dans un autre établissement que l’établissement de rattachement:

"Un Etats-unien à Harvard ou un Britannique à Oxford ne ressent absolument pas le besoin de changer de formation ou de cumuler les formations comme nos élites le font", s'exclame ResPublica nova. Ainsi en France, où sévit la "dictature du CV" et où se répand la "diplômite", "on néglige de s'épanouir intellectuellement et en particulier de goûter la maturation des idées qu'on a semées lors du gigantesque effort culturel fourni lors des classes préparatoires". "Sans compter qu'en termes de mobilité sociale et d'ouverture des grandes écoles, c'est la meilleure façon de permettre aux mêmes de squatter plusieurs formations sans pour autant s'investir dans la vie et la formation de son établissement à plein", selon elle. De plus, "cette aberration française pousse nos meilleurs étudiants à déserter la recherche et la création d'entreprises (...) et l'ensemble de notre enseignement supérieur à abandonner purement et simplement les humanités". L'association propose de classer les meilleurs établissements et que dans la catégorie supérieure, qui regrouperait par exemple HEC, Sciences Po, ENS, Panthéon II Assas etc., "il soit interdit de suivre deux formations à la fois". Le "corollaire" serait la mise en place d'une formation "de fin de cycle dans les 15 établissements du groupe 1 permettant de suivre 1 à 2 semestres, sur dossier, dans un autre établissement" de cette même catégorie.

Maison sur un campus au Canada
Maison sur un campus au Canada
- Demander aux établissements de plus de 3 000 étudiants d’organiser leur campus autour de «maisons » ou de « collèges » de 2 000 étudiants maximum:

Les membres de ResPublica nova partent du constat qu'"une des forces principales des établissements anglo-saxons réside non pas tant dans la valeur de leur système éducatif que dans l'extraordinaire animation qui règne sur les « campus », ainsi que dans la volonté pédagogique de créer une communauté d'étudiants". Alors qu'en France, bien que "nous disposons d'établissements qui sont souvent à taille humaine pour les grandes écoles, la sociabilité est médiocre, tournée vers le défoulement", et pour les facultés, la sociabilité est simplement "nulle". Ils suggèrent "la création parallèle aux facultés par discipline de «maisons» (comme aux États-Unis) ou de « collèges » (comme en Angleterre) dont l'objectif pédagogique (serait) d'assurer un suivi personnalisé et de créer des événements de sociabilisation". "Il faut avoir le courage de poser les jalons de la réintégration dans les objectifs pédagogiques d'établissements de postes de dépenses importants en faveur d'une humanisation du lieu d'études", ajoutent-ils.

NB :

Le dossier du n°15 de la revue ResPublica nova portant sur "l'Université française, ses défis et les principes nouveaux qui peuvent animer sa réforme" est à découvrir dans sa totalité (46 pages) sur http://www.respublicanova.fr/

Alison Cartier
10/06/2008



Lu 10480 fois


Commentaires des lecteurs

1.Posté par Camille le 11/06/2008 17:01
Bonjour, ce que dit la personne interviewée me révulse, je vais m'en expliquer point par point.

Nous ferions mieux de concentrer nos efforts à (r)établir un enseignement supérieur de qualité et non de nous apitoyer sur notre place dans des classements mondiaux que l'on sait tous de valeur relative. L'auteur considère que la France est en mesure de classer les établissements mondiaux dans le domaine des sciences humaines. Mais comment un pays qui ne permet qu'à 25 ou 30 % (selon les sources) d'une classe d'âge d'être diplômés de l'enseignement supérieur peut-il donner des leçons à d'autres pays dont les performances qualitatives et quantitatives sont bien meilleures?

Pourquoi se prévaloir du droit de créer des pseudo prix Nobel en lettres ? L'auteur laisse entendre que nous serions plus compétents que nos homologues anglosaxons. Qui est-il pour affirmer cela ? A-t-il goûté la qualité de la recherche outre Atlantique pour justifier de telles inepties ?

Et toujours cet irrésistible envie de vouloir exporter un modèle bancale dont personne ne veut excepté l'Arabie Saoudite et la Chine. Je laisse le soin à chacun d'apprécier ce triste constat. Avant d'instaurer des Summer School, c'est à dire des programme de formation rapide et utile aux étudiants, il faudrait former des School tout court, c'est à dire des formations viables toute l'année ...

Cette personne n'a semble-t-il PAS LE SENS DES PRIORITES (comme nos dirigeants depuis de nombreuses années) et cela se fait rudement sentir tout au long de son propos.

Enfin, une dernière évidence sur l'état des campus français. Le constat a été fait il y a bien longtemps, mais un problème demeure : il n'y a, en France, que très peu de CAMPUS. Comment vouloir nous faire croire qu'à Paris IV ou Paris II il est possible de faire des campus ? Ces facultés sont soit éclatées dans tout Paris à la recherche d'espace, soit concentrées à l'extrême (2.5 m² par étudiant à Paris 1, 3m² par étudiant à Paris 2). Pas de services, pas de logements étudiants etc...

Je trouve donc ce point de vue moribond. Il concentre exactement tout ce qui fait de l'enseignement supérieur français une vaste décharge où l'on trouve encore, malgré tout, quelques perles. Cette arrogance ne mènera nulle part, et nous condamne à la petitesse.

L'article est donc un constat, n'apportant aucune réponse au défi de l'enseignement supérieur que la France doit relever.

2.Posté par marc44 le 17/06/2008 14:40

Je suis d'accord avec le commentaire précédent.
L'auteur de l'article se prévaudra certainement d'avoir un regard extérieur au quotidien universitaire, mais c'est visiblement ce qui fait son défaut.

un professeur des universités
et ancien industriel


3.Posté par François-Xavier le 20/06/2008 10:53
Vous êtes étonnants dans vos commentaires :

1) Justement, dans la mesure où ces classements internationaux anglo-saxons sont très relatifs et discutables sur leurs critères pour aborder la situation française, pourquoi ne pas établir nous-mêmes un classement ? Cela crééra un débat : il n'y a aucune raison de vouloir lisser le système français pour le faire rentrer dans un carcan anglo-saxon ! Cela ne signifie pas évidemment qu'il n'y a rien de bon dans l'enseignement et la formation supérieure anglo-saxons et que de notre côté, il n'y a rien à changer. Nous verrons bien ce que le monde dit de notre classement, du reste il en existe déjà un, établi par les Mines de Paris, mais incomplet et peu connu. Un classement édité par l'ENS avec une véritable publicité aurait un impact autrement plus important.

2) Je ne vois pas le rapport entre avoir le droit (l'arrogance même, selon vous !) d'établir un classement, et le fait d'avoir, selon vous encore, un accès insuffisamment démocratique aux dîplomes (vos "25 ou 30 % (selon les sources) d'une classe d'âge d'être diplômés de l'enseignement supérieur"). Il ne s'agit pas de donner des leçons au monde : pourquoi vous placez-vous dans une attitude morale ? Il s'agit d'évaluer, sur les critères que nous pensons les meilleurs, les performances des établissements d'enseignement supérieur et de recherche. Ce que nous constatons, c'est que les établissements français sont mal évalués sur les critères anglo-saxons (mentionnés dans l'article et la revue que je vous invite à vous procurer sur www.respublicanova.fr) : nous ne refusons pas le droit aux universités étrangères d'établir des classements, pourquoi nous refuser ce droit à nous-mêmes ? Après, qu'il y ait beaucoup d'échec à la fac française, c'est un fait, c'est un problème, mais il n'y a aucun rapport avec le droit d'établir un tel classement. Nous ne sommes pas plus légitimes, et donc pas moins, que des universités étrangères à établir notre propre classement !

3) Quelle est la prétention d'un prix Nobel ou autre (Goncourt etc...) ? Elle est de reconnaître l'utilité, la portée humaniste, les potentialités de progrès etc d'une invention ou plus largement, d'une création ou d'une découverte ; et d'encourager, de faire connaître. Encore une fois, la France n'a pas plus, donc pas moins, de légitimité que la Suède à créer des reconnaissances ; nous serions regardés avec sérieux car, qu'on le veuille ou non, la France a une tradition d'excellence dans de nombreux domaines, notamment celui des sciences humaines, insuffisamment représentées parmi les Nobel. Il faut bien comprendre une chose : la France a des avantages à faire valoir dans la compétition internationale qui se déroule dans le domaine du savoir. Défendre une vision de l'enseignement, de la recherche, de l'excellence créative à travers des prix, c'est aussi défendre des spécificités françaises qui peuvent aussi séduire à l'étranger. Pourquoi toujours avoir à l'idée que la France est un pays frileux, qui doit faire profil bas, être replié sur lui-même, en se défendant dans son château fort, de manière résignée. Il faut aller à la conquête du monde, non sur un mode agressif, mais sur celui de la séduction, de l'argumentation, de la promotion de ce qu'il convient d'appeler l'excellence à la française ! De l'audace, de l'ambition ! Si vous êtes prof de fac et que vous n'y croyez pas, abandonnez votre métier.

4) Enfin, sur les facs de Paris : en effet, c'est dommage que la si célèbre Sorbonne ait si peu de moyens et de place, qu'elle ait une organisation administrative éclatée et incompréhensible. Mais il y a des explications : pourquoi y-a-t il Paris I, II,.... : à cause de querelles de prof qui ne pouvaient supporter de se retrouver dans la même université ! C'est hallucinant ! En effet, il faut réformer cette absurdité, mais il est clair que la promotion de l'enseignement français, en France et à l'étranger peut se passer de la Sorbonne : le "projet campus" ne l'inclut pas d'une part, d'autre part, l'excellence en région parisienne est aussi et surtout à l'Ens, l'école des mines, l'ENSAE, Polytechnique, HEC, ESCP, ESSEC et dans les grandes classes préparatoires dont l'article ci-dessus voudrait justement leur donner la légitime reconnaissance internationale auxquelles elles ont droit en les "associant" à des facs.

Un conseil : cessez de considérer un point de vue moral ("arrogance", "petitesse" etc), les anglo-saxons ne se gênent pas d'une part, d'autre part on peut proposer avec humilité une formation d'excellence en France, exiger sa juste reconnaissance à l'international, être fier, avec humilité toujours, de ce qui marche bien chez nous ! Arrêtez la sinistrose, vous allez finir par vous suicider !

4.Posté par Charles de Lauzun le 20/06/2008 12:06
Chère Camille,

Je crois que François-Xavier a très bien répondu à votre soi-disante objectivité : vous n'avez pas lu cette revue, vous êtes arc-boutés sur des conservatismes sans esprit créatif, et vous prétendez raisonner en envisageant tout d'un point de vue moraliste et non à partir d'une une réflexion rationnelle sur les problèmes eux-mêmes.

Je me permets simplement d'ajouter une chose, pour avoir participé à l'élaboration de ces 7 propositions. Vous dites :

Pourquoi se prévaloir du droit de créer des pseudo prix Nobel en lettres ? L'auteur laisse entendre que nous serions plus compétents que nos homologues anglosaxons. Qui est-il pour affirmer cela ? A-t-il goûté la qualité de la recherche outre Atlantique pour justifier de telles inepties ?


Si vous étiez plus humbles et moins emportés par la fougue qui vous fait seul honneur, vous ne risqueriez pas cette assertion : j'ai enseigné à l'Université de Cambridge, UK, considérée comme la seconde meilleure université au monde, et à l'université de Harvard, considérée, probablement à tort, comme la première université au monde. Je pense que cela me donne plus de droit d'en parler que vous de réagir de manière aussi passionnelle à une revue que vous n'avez pas lue.

Il y a des choses qui méritent débat : mais le droit au débat n'est pas un devoir de critique, et la critique négative ne vous fera pas davantage exister. Je dirais même, rejoignant ce que dit François-Xavier, que cela vous empêche d'exister : je pense que le système d'enseignement français, à force d'être castrateur et mandarinal, empêche des gens comme vous de vous épanouir avec sérénité dans le monde contemporain. C'est précisément un renouveau en France de l'esprit constructif et créatif que nous appelons de nos voeux et que nous devons offrir à nos étudiants.

Merci !
http://www.respublicanova.fr

5.Posté par Herve le 23/06/2008 02:48
Chers internautes,

Sans cautionner premiers internautes, parfois durs à l'égard des mesures proposées par respublicanova.com, je n'en partage pas moins leur scepticisme à propos de l'entrain un peu naïf des rédacteurs de cette revue. Avec le respect que je leur dois, car l'entreprise d'établir un constat de la situation et de tenter d'y apporter des réponses est noble, je tiens tout de même à leur rappeler quelques réalités.

Je lis çà et là que la France excellerait dans le domaine des humanités. Je ne pense pas. Les sciences humaines subissent un inexorable déclin dans notre enseignement supérieur puis secondaire. Tel le poisson qui pourrit toujours par la tête n'est-ce pas ! Ainsi, ce déclin n'aurait-il pas été amorcé par la faillite des élites ? Si j'en viens, très rapidement j'en conviens, à ce problème des élites, c'est parce qu'il me paraît central. Aussi, dans votre cas peut-il constituer un complexe. Vous semblez penser que le système éducatif français délivre une formation humaniste de bonne qualité. Vous vous y méprenez. Sans paraphraser Aron qui, dans ses mémoires, assure que "l'ENS n'est plus" (et qui ajouta, honnêtement, lors d'un entretien télévisé, qu'il n'apprit à Ulm qu'à enseigner au collège ou au lycée), je souhaiterais rappeler à vous, jeunes penseurs, que cet enseignement, dont Ulm est un symbole, un sanctuaire sûrement, a terriblement périclité.

Si les écoles normales supérieures ont pu porter quelques penseurs, philosophes, écrivains célèbres et surtout de grande qualité, c'est avant tout de manière fortuite. Car la vocation de ces écoles n'est point de former des penseurs (il n'existe, a ma connaissance, aucune école de ce type dans le monde !) mais des professeurs. Par conséquent l'esprit de ces individus est brisé, même s'il vous paraît au contraire libéré. Il est bridé car le système, cartésien par nature ou par excès, empêche l'épanouissement de la pensée, et cela se mesure à l'état de notre recherche interdisciplinaire. Elle est quasiment nulle, car la recherche est cloisonnée. L'audace que vous prônez n'est même pas envisageable tant que le système éducatif sectionnera les étudiants de la sorte, les classera, les exclura de manière absurde. Les sections (L ES S), les classes préparatoires et les écoles forment un système exclusif.

Je ne suis, au vu de votre expérience professorale (harvard, oxford, d'après ce que j'ai lu !), pas des mieux placés pour vous enseigner quoi que ce soit du système anglosaxon. Néanmoins, pour avoir passé un certain nombre d'heures dans plusieurs universités américaines, je note que la recherche y est libre, l'audace tolérée. La France croupit dans un conventionalisme qui prend la forme de résistance active face aux défis que nous lance un monde qui consacre tout ce que la recherche rejette (la vitesse, la superficialité, l'anarchie).

Alors après ce long plaidoyer, presque pas argumenté (j'étayerai probablement sur votre site prochainement), je désire vous prévenir du mal qui guette une jeunesse révoltée (que je préfère tout de même à une jeunesse résignée !), c'est à dire votre tendance à considérer notre monde auto-centré. Je vous suis reconnaissant de formuler des réponses aux problèmes de l'enseignement en France, et espère que vous persévèrerez en ce sens ! Restons optimistes ...

Herve

6.Posté par François-Xavier le 23/06/2008 11:20
Que l'enseignement des humanités soit en déclin en France, c'est une réalité mais Charles en parlerait mieux que moi. Il faut bien voir une chose de toute façon : l'autorité des "Prix Nobel" à la française dans les sciences humaines ne saurait reposer sur l'enseignement actuel des humanités chez nous, dans les filières S, ES, L, ou même à l'Ecole Normale Supérieure.

La réputation "humaniste" de ce qu'on pourrait appeler la pensée française ou "en français" vient de notre histoire littéraire : de nos auteurs, de l'inventivité et du charme de notre langue (je dis cela sans arrogance pour nos lecteurs et je suis bien conscient que d'autres langues partagent certains des mérites de la nôtre), de sa diffusion mondiale, bien que menacée, de son utilité, encore. Albert Cossery vient de mourir : n'est-il pas surprenant qu'un Egyptien, certes élevé dans des écoles française, ait choisi la langue française pour écrire, la France pour vivre ? Il n'est pas un cas isolé d'écrivain étranger qui aurait choisi notre langue sans que celle-ci fût langue officielle dans son pays d'origine. Y-a-t il des Egyptiens qui écrivent en allemand par exemple ou en danois ? Je ne le sais pas mais j'en doute. Cela ne doit pas nous emplir d'un orgueil mal placé mais simplement nous révéler l'attrait de notre langue à l'étranger, ainsi que celui de nos auteurs... La question est : comment valoriser, exploiter au mieux cette notoriété ! Et ça n'est pas un crime, n'en déplaise à l'auteur du premier commentaire de l’article.

On peut en effet, considérant le déclin de l'enseignement des humanités en France s'interroger sur la "relève" des écrivains : mais gardons une chose à l'esprit, tous les grands auteurs n'ont pas fait l'Ecole Normale Supérieure ou même suivi une formation littéraire. Le besoin, l'envie d'écrire chez un écrivain est une alchimie complexe entre ses lectures, son éducation, sa formation et, j'en suis particulièrement convaincu, son vécu. Baudelaire, Verlaine, Stendhal et bien d'autres ont-ils fait l'Ecole Normale Supérieure ?

Que l'ENS soit saisi d'une crise que je ne saurais définir, c'est possible, d'autres savent en parler, moi pas ; mais je reste convaincu que son concours est un très beau concours.

Pour conclure, je crois que la promotion de la langue française, le nouveau souffle de la francophonie ; sans se soucier des succès de l'anglais ; passent par une grande ambition politique. Tout le monde évoque les "conventionnalismes", les "conservatismes" qu'il faut faire sauter, probablement à raison. Mais cela ne constitue pas un horizon politique, tout juste une méthode ou une grille de lecture. Il faut réaffirmer, quitte à paraître un peu ridicule en France, que la langue française a vocation à déborder largement de nos frontières hexagonales et que, loin de s'arc-bouter sur une défense stérile de notre langue, nous devons répondre, dans le monde, à ceux ; et ils existent, nombreux ; qui réclament le français ! Il faut bien voir qu'il ne peut y avoir de grandes réalisations sans grande ambition. Si l'ambition dépasse le fruit dont, au final, elle accouche, ce n'est pas un drame ; mais plutôt une invitation à mieux faire au coup d'après !

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter
B i u  QUOTE  URL

Les commentaires sont modérés a posteriori. Nous acceptons volontiers la critique de nos articles, les précisions et corrections apportées par les lecteurs ou l'ouverture de débats contradictoires en lien avec le sujet abordé. À l'inverse, nous nous réservons le droit d'effacer tout commentaire que nous considérons comme diffamatoire ou hors-sujet.

Journalisme / Communication | Enseignement | Ecoles de commerce | Ecoles d'ingénieurs | Classements | Fonction publique | International | Sciences-Po | Vie universitaire | Santé


Dans l'actualité



Inscription à la newsletter



Chercher sur le site






Les Editions de L’Observatoire vous proposent un guide unique sur le parcours du futur enseignant-chercheur : des conseils pratiques, des exemples de cursus, la réalité du métier.