- Le CFJ veut s’internationaliser. Quelles sont vos ambitions ?
- Michel Leroy : L’objectif est de faire du CFJ une des dix écoles de journalisme qui comptent au niveau mondial. Beaucoup d’écoles françaises ont des activités internationales, mais leur marque n’est pas connue. Nous comptons nous inspirer des meilleures pratiques de l’étranger, sans pour autant remettre en cause les fondamentaux de notre pédagogie, dont le stage en presse quotidienne régionale (PQR) entre les deux années que dure l’école.
- Laurent Passicousset : Les écoles de journalisme françaises sont en retard en matière d’internationalisation des études, ne serait-ce que si on les compare aux écoles de commerce et d’ingénieurs. Il faut s’ouvrir. C’est ce que font d’ailleurs les patrons de presse : les quotidiens gratuits, par exemple, nous sont venus d’Europe du Nord, la maquette du Monde a été refaite hors de France, le groupe allemand Axel Springer lancera bientôt un nouveau quotidien en France…
- Vous prévoyez d’accueillir davantage d’étudiants étrangers. Est-ce pour compenser la taille des promotions, réduite depuis 2004 à 35 élèves pour faire face au manque de débouchés pour les jeunes diplômés ?
- L. P. : Nous voulons des promotions hybrides, où se mélangent les cultures. Il ne s’agit pas pour nous de chercher, par ce biais, à atteindre un équilibre économique pour la formation initiale. Les étudiants étrangers paieront, certes, des frais de scolarité environ deux fois plus élevés que ceux appliqués aux étudiants français, mais ces frais resteront toutefois bien inférieurs au coût de la formation d’un étudiant en journalisme.
Actuellement 10% de nos étudiants sont de nationalité étrangère. L’objectif à la rentrée prochaine est de porter ce taux à 33%. Ces étudiants, qui peuvent nous rencontrer sur les salons à l’étranger ou par nos contacts du CFPJ International, sont sélectionnés sur un concours spécifique. Ils bénéficient de trois mois de pré-scolarité (juillet-septembre) pour découvrir les différentes facettes de la société française, mieux comprendre nos réalités économiques et judiciaires, et améliorer leur français. Ils suivent ensuite la même scolarité que les autres. Une fois diplômés, ils ont vocation à exercer le journalisme dans leur pays d’origine, mais il existe des exceptions.
- Et pour les élèves français, que proposez-vous en matière d’internationalisation ?
- L. P. : Principalement deux choses : les échanges universitaires et les stages à l’étranger. Concernant le premier point, nous avons déjà un accord avec l’Université de Laval au Québec. Nous sommes en discussion avec l’école de journalisme Aarhus au Danemark, la Westminster University à Londres et d’autres universités européennes. Nous recherchons des cursus qui portent les mêmes valeurs que le CFJ, pour des échanges de 3 à 6 mois qui sont validés dans le cadre de la scolarité. En ce qui concerne les stages à l’étranger, c’est plus libre, à l’initiative de chacun. Nous allons aussi tenter de passer des accords avec des médias étrangers pour l’envoi régulier d’étudiants. Des négociations sont ainsi en cours avec la chaîne Al- Jazira au Qatar, pour son service en anglais
Nous pratiquons, en outre, des exercices pédagogiques à l’étranger. Les élèves de première année, par exemple, vont partir en Egypte deux semaines. Et ce, pour travailler avec des étudiants égyptiens, libanais, marocains et belges.
Par ailleurs, nous comptons également faire venir davantage de formateurs étrangers à l’école. Dans ce métier-là, il faut sortir du contexte franco-français et ouvrir les horizons. Il faut noter que le marché du travail étant tendu en France, de nombreux jeunes journalistes partent exercer à l’étranger.
- L’internationalisation n’est qu’un des maillons de la diversité que vous voulez mettre en place au CFJ. Que pratiquez-vous d’autre en la matière ?
- M. L. : Le recrutement est devenu moins monocolore. Nous sommes notamment passés de la moitié à un tiers d’élèves en provenance des Instituts d’études politiques (IEP) (1). Les profils se sont diversifiés au profit des filières histoire, lettres, économie… et aux parcours atypiques. Nous attribuons ainsi chaque année une bourse Julien Prunet, porte d’entrée pour des candidats ne correspondant pas ou plus aux critères traditionnels. Autre donnée notable se rapportant à la diversification : environ 20% des élèves actuels sont boursiers.
Pour varier les voies d’accès, nous avons également ouvert en janvier une filière d’apprentissage qui peut accueillir une douzaine d’élèves. Elle s’adresse à des étudiants de niveau bac+2, qui peuvent obtenir en deux ans le diplôme de l'école. La formation se fait en alternance au CFJ et dans une entreprise de presse où l’étudiant est embauché en CDD (2). L’apprentissage se différencie de l’alternance, proposée par notre Centre de perfectionnement des journalistes (CPJ, formation continue), en ce que cette dernière voie débouche sur un certificat de qualification et non sur le diplôme du CFJ.
- L. P. : La diversité, c’est aussi essayer de bousculer les idées. Nous constatons, par exemple, que l’information se diffuse aujourd’hui en partie par des blogs conçus par des gens dont le journalisme n’est pas le métier. Nous encourageons nos étudiants à s’y mettre, à essayer de faire de l’info différemment. C’est l’esprit du site qu’ils réalisent sur l’élection présidentielle (
http://www.ecrans-de-campagne.fr/ , Ndlr ). Nous voulons que nos étudiants soient armés face à la défiance des Français vis-à-vis des médias et aux défis technologiques. L’apprentissage du multimédia, concentré actuellement dans la spécialisation presse écrite-agence-multimédia, existera bientôt dans toutes les spécialités de la maison (radio et télévision, Ndlr).
- Comment vous situez-vous dans le paysage des écoles de journalisme reconnues, qui comptera peut-être bientôt un 13e établissement, l’école de Sciences Po Paris, qui a demandé son accréditation ?
- M. L. : Nous ne savons pas ce qui se fait à Sciences Po, ça n’est pas connu et peu nous importe. Nous recherchons notre propre voie pour innover. Les turbulences sont derrière nous : nous avons atteint l’équilibre financier. Et en trois ans, Fabrice Jouhaud a fait un travail considérable pour réinstaller le CFJ au centre de la formation au journalisme en France. Au dernier concours, nous avons d’ailleurs enregistré le nombre de candidats le plus important parmi les écoles de journalisme (930 en 2006). C’est également un record dans l’histoire du CFJ, qui prouve notre attractivité. La mise en place d’épreuves communes avec l’ESJ et l’IPJ dans plusieurs villes de France a aussi joué. Aujourd’hui, entre les douze établissements reconnus par la profession, la concurrence s’est apaisée, tant en termes d’image, que de contenus pédagogiques, ou à propos de la taxe d’apprentissage, de la formation continue et de l’activité internationale. Pour notre part, nous regardons davantage ce qui se fait à l’étranger que sur le sol français.