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Il faut “développer des filières d’excellence à l’université”, selon le Pr Philippe Raynaud
Professeur de science politique à Paris II et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Philippe Raynaud avance des idées iconoclastes pour une réforme de l’université : introduire une sélection après la 1ère année et créer des filières d’élite.
- Fin avril, le ministre de l’Education nationale François Fillon a annoncé qu’il renonçait dans l’immédiat à une loi sur l’autonomie des universités, se laissant “un peu de temps pour trancher cette question délicate”. Quelle est votre
- Je m’attendais à ce qu’il le fasse car Luc Ferry avait déjà reculé sur ce projet. Il n’était de toute façon pas très bon : il renforçait l’autonomie des universités sauf sur un point décisif, la définition des formations et des critères d’entrée des étudiants. Les universités se seraient retrouvées libres de tout sauf de cela ! Par ailleurs, pour le principe, il est extrêmement désagréable que la simple menace du mouvement étudiant suffise à écarter une réforme.
- Quels sont les défauts du système français d’enseignement supérieur selon vous et quelles réformes suggérez-vous ?
- Je trouve que contrairement à ce que l’on dit, la formation des élites en France présente de gros défauts qui tiennent au poids relatif des grandes écoles. La quasi-totalité des élites passent par ce système : c’est fâcheux dans un univers mondialisé où le modèle qui se répand est de type académique. Tant que les universités n’auront pas le droit d’avoir quelques filières d’excellence, cette situation sera pérennisée. C’est dommageable à l’égalité des chances et à la mobilité sociale.
D’un côté, les bacheliers les meilleurs vont dans les classes préparatoires aux grandes écoles, où ils approfondissent les matières étudiées au lycée. De l’autre, les universités accueillent dans un même amphi des étudiants de niveaux hétérogènes dont beaucoup ne combleront pas leurs lacunes héritées de l’enseignement secondaire, et ceux d’un bon niveau seront en concurrence avec les étudiants des grandes écoles qui ont sur eux une supériorité mécanique. Le résultat est que nous avons des élites presque exclusivement composées de polytechniciens, de centraliens, de Sciences po et à la rigueur de normaliens. Je déplore que les juristes et les littéraires des universités se trouvent en position d’infériorité.
Je ne demande pas la mort des grandes écoles ni des classes préparatoires, par lesquelles je suis d’ailleurs passé : si elles disposent de moyens supérieurs, c’est justement parce qu’elles sont sélectives. Je pense qu’il faudrait non pas une réforme frontale mais pouvoir développer des formations d’élite, en s’inspirant du statut des IEP ou de celui de l’université Dauphine. On aurait pu profiter de la réforme LMD pour introduire une sélection au niveau de la maîtrise, mais cela n’a pas été le cas.
- Qu’est-ce que le modèle de type académique qui est appliqué dans la plupart des pays ?
- Cela signifie que les formations obéissent à une logique académique (droit, lettres, langues…) dans laquelle, notamment, une place plus importante est accordée à la recherche. C’est le cas aux Etats-Unis, où je suis frappé par le fait qu’ils ont un système qui ne développe pas forcément une créativité intellectuelle hors pair mais paradoxalement les diplômés ont une culture plus solide qu’en sortant du système français. Il ne faut idéaliser aucun système, tout n’est pas parfait aux Etats-Unis, cependant tout le monde trouve sa place dans une des filières universitaires et le système est plus souple et plus diversifié.
Le niveau du corps enseignant français n’est pas en cause et, du reste, les universités françaises sont à peu près maîtres du recrutement des enseignants. Mais dans un système où il n’y a aucune émulation entre elles, cela n’est pas un gage de qualité. Seules certaines prêtent davantage attention au recrutement parce qu’elles ont un rang à tenir.
Il est étonnant de voir à quel point en France les universités manquent de patriotisme d’établissement, ce qui n’est guère étonnant, dans un pays où, comme l’a dit un jour Raymond Barre, les universités sont désignées par des numéros, ce qui est révélateur ! A Paris II, il y a certes des anciens qui sont fiers d’être passés par là, mais pour la plupart des universités, on parle de la “ fac ”, point. Une loi sur l’autonomie ne peut suffire, peut-être aiderait-elle néanmoins chaque établissement à définir son identité.
- Quel écho trouvez-vous à vos idées ?
Le partage de mes conceptions est assez difficile, même si aujourd’hui davantage de collègues sont d’accord avec moi qu’autrefois. Mais la plupart s’accommodent du système, en trouvant des moyens par-ci par-là. Les conditions de travail sont souvent déplorables, ce qui contribue au manque d’attractivité de l’enseignement supérieur français. Il est évident que la situation matérielle des universités est en rapport avec le fait que les étudiants ne payent rien. Le système est déresponsabilisant.
Il est très difficile de régler la question politiquement mais il faut au moins en avoir conscience. Or les décideurs sont aveugles car ils viennent d’une élite qui connaît mal les universités. Le système n’est pas “ fair play ”, pas équitable : les étudiants d’université sont désavantagés en raison de l’absence de sélection jusqu’aux 3e cycles. Le seul secteur où cela n’est pas le cas est la médecine, mais le système est alors malthusien ! La question n’est pourtant pas insoluble : il faut que d’un système de masse, se dégagent des formations d’élite.
Propos recueillis par Alison Cartier
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