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Existera-t-il un jour un marché des universitaires ?
La gestion des personnels universitaires reste très nationale, les règles étant liées à chaque société. C'est ce que montre Christine Musselin, directrice de recherche au Centre de Sociologie des Organisations (CSO), laboratoire du CNRS et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, dans son ouvrage "Le marché des universitaires" (1) qui vient de paraître. Cette étude, menée dans 22 départements de mathématiques et d'histoire au sein de 20 établissements de France, d'Allemagne et des Etats-Unis, a démarré il y a plus de 10 ans. Quelque 200 universitaires ont accordé des entretiens aux étudiants qui ont collaboré à l'enquête.
Comment se déroulent les recutements ? Tout d'abord, la construction de l'offre des postes (décision de leur renouvellement et définition des profils) est "l'expression des rapports de force qui existent dans chaque pays entre la profession universitaire, les universités et les autorités de tutelle", explique Christine Musselin. Aux Etats-Unis, les établissements tiennent compte des demandes externes (état du marché de l'emploi, souhaits des étudiants...) et de leurs propres stratégies de développement, alors qu'en Allemagne, les ministères de Land sont très interventionnistes sur les postes, et qu'en France il reste fréquent de reconduire les postes à l'identique quand ils sont vacants. Ensuite, "l'activité d'évaluation est conduite par les pairs et le choix des candidats dans les établissements publics ou privés reste l'apanage de la profession (...) Les activités de sélection et de formation du jugement se déroulent de manière étonnament similaire, quels que soient le pays ou la discipline considérés", écrit le chercheur. Par contre, "les standards de l'évaluation scientifique et pédagogique ne sont pas universels", les préférences oscillant entre la figure du "chercheur avant tout" ou du "bon citoyen" prêt à consacrer de nombreuses heures à l'enseignement et à s'engager dans des activités collectives.
La fixation des prix constitue le troisième temps du recrutement. Cette phase est curieusement séparée des autres. C'est là où existent les plus grandes différences entre les pays. En France, le prix est réduit au salaire et dépend d'une grille indiciaire nationale, identique pour toutes les disciplines et tous les établissements. En Allemagne, le salaire est également encadré par une grille assez peu flexible mais des négociations sont possibles sur les conditions de travail. Enfin aux Etats-Unis, la négociation porte aussi bien sur les salaires que sur les conditions de travail, voire sur des composantes extra-professionnelles. Et les employeurs sont attentifs au "prix du marché" c'est-à-dire aux salaires offerts par les départements qu'ils considèrent comme équivalents au leur.
"Au cours des dernières années, la gestion des universitaires et des chercheurs a connu un indéniable regain d'intérêt. Dans de nombreux pays, le renforcement de l'autonomie des universités a entraîné ou a été accompagné d'une réflexion sur la gestion des personnels enseignants", conclut Christine Musselin. Vers quoi se dirige-t-on ? La sociologue répond.
- En quoi le processus de Bologne pourrait impliquer des changements dans les recrutements d'universitaires en Europe ?
- Les universitaires comme les étudiants sont déjà encouragés à la mobilité. De ce fait, chacun sait un peu mieux ce qui se fait ailleurs, on peut comparer les salaires entre enseignants... De l'harmonisation des structures d'études découle naturellement la question de l'harmonisation des recrutements et de la gestion des carrières. Si l'on veut créer un espace européen de l'enseignement supérieur (avec des diplômes comparables , des crédits ECTS transférables, le supplément au diplôme pour faciliter la reconnaissance des qualifications...) alors il faudra aussi que se crée un marché des universitaires. Il est balbutiant à l'heure actuelle et il faudra probablement beaucoup de temps pour qu'il se mette en place.
Des professeurs étrangers sont depuis longtemps recrutés par les universités françaises, mais la plupart avaient déjà des contacts avec la France ou fait leurs études ici. Etre recruté dans un pays qu'on ne connaît pas est difficile car chaque pays a son mode de recrutement, qui est plus "national" que l'organisation des enseignements. Même aux Etats-Unis, les étrangers qui sont employés, par exemple en mathématiques, sont des gens qui ont déjà fait un PhD ou un post-doc (2) sur le sol américain. Ainsi, certains établissements diffusent leurs offres de postes dans le monde entier, mais rares sont ceux qui reçoivent des candidatures du monde entier.
- D'après les résultats de votre étude, est-ce que les qualités pédagogiques sont suffisamment prises en compte dans les recrutements, autant que les qualités pour la recherche ?
- Le peu de considération pour les qualités pédagogiques fait partie des préjugés sur les procédures de recrutements, au même titre que l'idée que tout est réglé d'avance ou que seuls sont recrutés les candidats déjà présents dans l'établissement etc... Ces rumeurs circulent en France en raison notamment de l'opacité du fonctionnement des commissions de recrutement. Ces commissions de spécialistes, structurées par disciplines, se tiennent dans les universités, et statuent en aval du Conseil national des universités (CNU), instance centrale de gestion des carrières.
Les membres du CNU ont effectivement devant eux des documents portant pour l'essentiel sur la valeur scientifique des candidats. Mais les commissions de spécialistes tiennent compte des qualités pédagogiques, notamment quand elles auditionnent les candidats. Mon point de vue est néanmoins qu'on ne tient pas assez compte de la capacité à enseigner dans les pièces à fournir pour les dossiers. Les examinateurs ont beaucoup d'éléments pour juger la qualité de la recherche, mais très peu sur les qualités pédagogiques. Aux Etats-Unis par exemple, les candidats doivent donner les évaluations qui ont été réalisées par leurs étudiants et dire comment ils construiraient tel cours. En Allemagne, on voit des évolutions dans ce sens: il est de plus en plus souvent demandé aux candidats pré-sélectionnés de préparer un synopsis de cours. En France, plusieurs arrêtés ministériels ont incité à l'évaluation des enseignements par les étudiants, mais ces dispositions sont très peu appliquées.
- Pensez-vous que la France se donne les moyens d'attirer les meilleurs ?
- La notion de "meilleur" est variable selon la situation de chaque département. Parle-t-on de "meilleur enseignant"? De "meilleur scientifique"? Quoi qu'il en soit, il est clair que sur le marché mondial, sur lequel se positionnent quelques grands établissements, la France a des difficultés, en raison des salaires proposés mais peut-être encore plus du fait des conditions de travail offertes (charges d'enseignement, rareté des congés sabbatiques, infrastructures vétustes etc).
Ce qu'il manque dans notre pays est une réflexion d'ensemble. Le ministère et les établissements mettent des rustines de partout, dans une logique qui vise à remédier aux problèmes à court terme. Une réforme globale serait nécessaire, mais elle n'ira pas sans répondre à la question suivante: quel type de profession universitaire veut-on avoir ?
NB :
(1) « Le marché des universitaires : France, Allemagne, Etats-Unis », aux Presses de Sciences po
(2) période passée dans un laboratoire qui permet aux jeunes docteurs de se consacrer pleinement à la recherche
Propos recueillis par Alison Cartier
Commentaires des lecteurs
1. Posté par
Sangremort
le 19/01/2008 12:16
Contrairement à certaines affirmations présentes dans cet article, l'opacité des recrutements universitaires et les passe-droit ne sont pas une rumeur. Allez voir mon blog, vous comprendrez
http://universitaire.blogspot.com/
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