L’enseignement supérieur en Inde : un défi pour le XXIème siècle


La réputation des ingénieurs indiens n’est plus à faire. Ils sont formés dans des « institutions d’importance nationale », le domaine d’excellence de la formation dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants. Leur réussite reflète pourtant mal la situation générale de l’enseignement supérieur en Inde : la masse des universités manque cruellement de moyens. En outre, le pays peine à endiguer le départ de ses jeunes les plus brillants pour l’étranger.



Vue de Bombay, Inde
Lorsque l’Inde accède à l’indépendance, elle hérite des Britanniques d’un embryon de système universitaire, pensé pour former une petite élite, relais de l’administration coloniale. Le chantier capital de la mise en place d’un enseignement supérieur accessible au plus grand nombre est énorme. Soixante ans plus tard, si le nombre d’universités est passé de trois à plus de 320, et si dix millions d’Indiens accèdent à l’enseignement supérieur, dispensé presque exclusivement en anglais, les problèmes structurels demeurent forts.
Il existe plusieurs types d’établissements supérieurs en Inde. Les universités « unitaires » ont un campus unique et prodiguent en général les enseignements de deuxième et troisième cycles. Les universités « affiliantes » regroupent un nombre variable de colleges (au sens anglo-saxon du terme), où sont dispensés les enseignements de premier cycle, les études de deuxième et troisième cycles se déroulant sur le campus principal. A cela s’ajoutent deux types d’institutions: les universités « assimilées », qui ont obtenu le statut d’université du fait d’une longue tradition d’enseignement ou d’excellence dans un domaine de spécialisation, et les « institutions d’importance nationale », créées par voie parlementaire.
Ces dernières sont incontestablement la plus belle réussite de l’enseignement supérieur indien. Les premières apparaissent dès 1950, afin de « fournir [au pays] des scientifiques de haut niveau qui aideront la nation à devenir autonome dans ses besoins technologiques », selon la vision de Nehru (1). Aujourd’hui au nombre de 13, regroupant notamment les Instituts indiens de technologie (IIT, accessibles après le Bac) et les Instituts indiens de management (IIM, accessibles après une licence), elles forment un corps d’élite dont la compétence est reconnue au plus haut niveau international.

Priorité à l’enseignement primaire et secondaire

La sélection est drastique, entre 2% et 3% des candidats sont admis chaque année. En 2002, sur 169 563 postulants aux six IIT, seuls 3 878 se sont vu offrir une place. Les subsides de l’Etat, pas toujours à la hauteur dans le reste de l’enseignement supérieur, sont conséquents. Pour autant, l’objectif initial de Nehru est loin d’avoir été atteint. En effet, les IIT et IIM constituent très souvent un tremplin vers des études doctorales à l’étranger. Près de 50% des diplômés de ces institutions émigrent chaque année, notamment aux Etats-Unis. En 2003, les Indiens représentaient 12,7% des étudiants étrangers présents sur le sol américain, dépassant ainsi pour la première fois les Chinois. Le problème, c’est que ces étudiants rentrent rarement au pays, préférant un salaire « occidental » au dévouement pour la nation cher à Nehru.
Quand bien même l’exode des cerveaux se réduirait, les « institutions d’importance nationale » sont trop peu nombreuses et trop sélectives pour fournir assez de cadres à un pays aussi vaste que l’Inde. Ce rôle est celui des universités, qui accueillent le plus grand nombre des étudiants. Mais la part du budget qui leur est consacré, en baisse constante depuis le milieu des années 70, est loin d’être en rapport avec leurs besoins : les bibliothèques manquent de livres, les établissements sont surpeuplés. Le constat vaut d’ailleurs autant pour le public que pour le privé, qui représente 70% des quelques 17 000 colleges indiens. Et la tendance ne devrait pas s’inverser de si tôt, l’actuel premier ministre, Manmohan Singh, l’ayant redit : « La priorité du gouvernement restera l’enseignement primaire et secondaire ».

Faiblesse des études doctorales

A l’automne 2005, le Times Higher publiait son classement mondial des 200 meilleures universités. On y trouvait trois établissements seulement pour l'Inde, troisième pays au monde en terme d'étudiants: un IIT au 50ème rang, un IIM au 84ème rang, et l’université Jawaharlal Nehru de New Delhi au 192ème rang. Le classement comptait aussi dix universités chinoises, trois coréennes et une taïwanaise, tous des concurrents économiques directs. Le quotidien national The Hindu remarquait alors que seuls 10% environ des jeunes d'une classe d’âge ont accès à l’enseignement supérieur, contre 15% en Chine et plus de 50% dans les pays occidentaux.
En terme de nombre d’établissements, la comparaison est tout aussi cruelle : moins de 350 universités contre plus de 600 au Japon, par exemple. Plus grave : les études doctorales sont très peu développées, y compris dans les « institutions d’importance nationale ». C’est un des éléments clés du départ massif des meilleurs éléments à l’étranger. Même si leur motivation est de rester au pays, la poursuite de leurs études dans un contexte de qualité nécessite un exil, au moins provisoire.
Pour tenter de réduire le problème, le gouvernement a accordé à des laboratoires n’ayant ni expérience d’enseignement ni liens universitaires, la possibilité de délivrer des doctorats. Il compte aussi sur des apports financiers privés. Des mesures plutôt mal perçues par les universités. On parle également d’élargir l’accès aux IIT et aux IIM, mais la peur d’une dilution du niveau d’excellence suscite des résistances au sein de ces institutions. L’Inde doit faire des choix mais semble pour l’instant hésiter. Le pays a pourtant conscience d’être à un tournant. S’il veut porter haut ses ambitions internationales, il a besoin de cadres de haut niveau impliqués dans l’avenir du pays. La prochaine décennie devrait être, à cet égard, cruciale.

NB :

(1) Premier ministre de l’Inde, de l’indépendance en 1947, à 1964.

Sur le site internet : Ecouter le témoignage de Murtuza Zaveri, venu étudier en France, après sa licence en commerce obtenue à l’université de Bombay. Il a choisi la France pour « le très bon rapport qualité/prix » des études par rapport aux universités américaines.

ITV_JD_India.mp3 ITV JD India.mp3  (5.08 Mo)


23/05/2006
David Allais
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