Les sous des écoles de commerce parisiennes




Campus de l'Essec
New York City, le 4 février dernier. En ce début de soirée, il fait moins 3 degrés dehors, mais dans les locaux de BNP Paribas, l'ambiance s'échauffe: « Je donne 500 000 dollars », s'écrit un banquier. « Et moi 1 million », renchérit un industriel. La centaine d'anciens élèves de HEC réunis ce soir-là est chauffée à blanc. Ils applaudissent à tout rompre les généreux donateurs qui vont verser leur écot à une cause qui les rend fiers : le développement de HEC. Cette séance de « fundraising » est une réussite. Daniel Bernard, ancien patron de Carrefour et chargé de la collecte des fonds pour le compte de son école, est ravi.

Cet argent ne sera pas de trop pour recruter les meilleurs professeurs, faire la promo de HEC dans le monde entier ou encore rénover le campus. Si cette école, pourtant richement dotée, fait appel au bon cœur de ses anciens élèves, c'est parce qu'elle a besoin d'accroître ses ressources rapidement. HEC, l'ESCP et l'Essec poursuivent la guerre qu'elles se livrent depuis des décennies avec d'autant plus de hargne que la redoutable concurrence des écoles asiatiques, britanniques et américaines s'accentue. Au cours des 5 dernières années, le marché de la formation au management s'est totalement internationalisé et les concurrents ont l'eau à la bouche. Il faut dire que le gâteau est appétissant : « à l'échelle de la planète, on parle de 4 à 5 millions d'étudiants répartis dans quelque 7600 programmes pour un chiffre d'affaires de 7 à 9 milliards d'euros », a évalué Thomas Durand, professeur à Centrale Paris et co-auteur d'un ouvrage sur le futur des business schools

Problème : à l'échelle de la planète, nos champions français sont des nains. Les MBA américains, intégrés à de puissantes universités, font la loi, tandis que les établissements asiatiques, indiens (les fameux Indian Institutes of Management) et chinois en tête réalisent une percée fulgurante depuis 4 ou 5 ans. Pour rester dans la course, HEC, Essec et ESCP ont schématiquement quatre leviers d'action :

- Depuis quelques années maintenant, elles ont discrètement activé le plus simple : l'augmentation des effectifs. En 1999, on dénombrait à l'ESCP 1400 étudiants en cours d'étude. Il y en avait à peu près le même nombre à l'Essec et HEC. On en compte aujourd'hui 3500 à l'ESCP, 2370 à HEC et 3900 à l'Essec. Dans le même temps, le montant du chèque que chacun d'entre eux doit signer à son alma mater a explosé. HEC a porté le coût de sa scolarité en trois ans à 33 700 euros. C'est 59% de plus qu'il y a 6 ans ! L'Essec a, depuis 2003, augmenté ses tarifs de 46% et l'ESCP de 63%. « Les prix de HEC et ESCP sont désormais alignés sur les standards internationaux et ne devraient plus augmenter à l'avenir », promet Xavier Cornu, directeur général de l'enseignement à la chambre de commerce de Paris.

- Deuxième moyen d'action : le développement de la formation continue. HEC la première a su développer de lucratives activités de formation pour les cadres en entreprises : l'école de commerce en forme près de 9000 chaque année. Les anciens élèves n'y sont pas pour rien, ce sont bien souvent eux qui aiguillent les choix de leur entreprise, dans le monde entier. « Très récemment les chemins de fer indiens nous ont confié la formation de leurs cadres », relate ainsi Bernard Ramanantsoa. Ce contrat d'une dizaine de millions d'euros, HEC l'a décroché grâce à la recommandation d'anciens du programme MBA. De son côté, l'Essec forme près de 6000 cadres dans ses locaux du quartier de la Défense. Enfin, l'ESCP en accueille 3000 sur ses campus en France et à l'étranger.

- Troisième source de financement : les subventions des chambres de commerce. HEC et l'ESCP ont de la chance, elles dépendent de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP), la plus riche et puissante de France. Chacune de ces deux écoles reçoit ainsi 20% de son budget de la part de leur maison mère qui prend également directement à sa charge une partie des coûts informatiques, de représentation internationale, de communication, et de gestion des ressources humaines. En outre, la CCIP, elle-même financée par les entreprises, investit directement dans l'immobilier des deux écoles. Elle finance actuellement la rénovation du campus de HEC Paris (pour 140 millions d'euros) après avoir agrandi celui de l'ESCP par l'acquisition de deux immeubles, l'un à Paris (2002), et l'autre à Londres (2004). À l'inverse, l'Essec, qui est une association indépendante, doit se contenter de 8,5 millions par an de subventions de la Chambre de commerce et d'industrie de Versailles (CCIV). C'est un peu moins de 11% de son budget de fonctionnement.

- Quatrième et dernier gisement de ressources : la collecte de fonds auprès des anciens et des entreprises. Elle prend deux formes : la récupération de la taxe d'apprentissage et le fundraising, une nouvelle pratique qui nous vient des Etats-Unis. La taxe d'apprentissage représente entre 7% et 15% du budget des écoles, ce qui est loin d'être négligeable. Mais elles ne peuvent guère espérer en collecter davantage. Le fundraising, en revanche, s'annonce plus prometteur. L'Essec et HEC ont lancé des campagnes de collecte pluri-annuelles avec des objectifs de 100 millions d'euros. Et ce n'est qu'un début.

Au final, avec un budget qui atteint 98 millions d'euros (pour 2373 étudiants + 8700 cadres en formation), en hausse de 63% sur les 6 dernières années, HEC dépasse, pour le moment, les moyens de l'Essec (79 millions pour 3900 étudiants + 6000 cadres en formation) et de l'ESCP (58 millions pour 3500 étudiants + 3000 cadres en formation).


NB :

ESCP Europe
Budget annuel (en M€) : 58
Nombre d'étudiants : 3500 (+3000 cadres en formation)
Frais de scolarité annuels* : 10 200 euros
Nombre de professeurs (% d'étrangers) : 125 (58%)
Nombre d'anciens en 2009 (et 10 ans avant) : 35 000 (13 000)

ESSEC
Budget annuel (en M€) : 79
Nombre d'étudiants : 3900 (+ 6000 cadres en formation)
Frais de scolarité annuels* : 10 800 euros
Nombre de professeurs (% d'étrangers) : 131 (45%)
Nombre d'anciens en 2009 (et 10 ans avant) : 32 000 (17 000)

HEC Paris
Budget annuel (en M€) : 98
Nombre d'étudiants : 2373 (+8700 cadres en formation)
Frais de scolarité annuels* : 11 233 euros
Nombre de professeurs (% d'étrangers) : 111 (50%)
Nombre d'anciens en 2009 (et 10 ans avant) : 42 000 (19 000)

* : en moyenne sur trois années

15/10/2009
Pierre-Alban Pillet
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Voir aussi : ccip, escp, essec, fundraising, hec
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