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Paris-Sorbonne n'exclut pas de demander le statut de grand établissement comme Dauphine


Si les réformes que le président de Paris IV Paris-Sorbonne appelle de ses vœux - sélection des étudiants, augmentation des frais d'inscription, autonomie des universités - ne sont pas mises en œuvre rapidement par le prochain gouvernement, Jean-Robert Pitte prévient : il «s'attaquera» à ce dossier à l'automne et tentera de convaincre ses collègues et les autorités d'accorder le statut de grand établissement à Paris-Sorbonne. Ce statut dérogatoire, fixé par décret, permet plus de souplesse dans l'organisation et le fonctionnement des établissements. Mais ça n'est pas tout : l'auteur de « Jeunes, on vous ment ! Reconstruire l'université », jamais à court d'idées, travaille à une alliance avec Paris III. Hors de nos frontières, il aimerait aussi ouvrir une antenne aux Etats-Unis et une autre en Extrême-Orient, après celle d'Abou Dhabi, comme il l'a exposé à l'Observatoire Boivigny.



- Quelles sont selon vous les missions de l'université ? Quels sont les freins à ces missions?

Jean-Robert Pitte, le président de l'université Paris IV
- Une université, en particulier comme la nôtre qui est vouée aux humanités, est d'abord là pour créer le savoir et le transmettre, c'est notre mission fondamentale. J'ai bien conscience que nous ne pouvons la mener à bien dans des conditions optimales : nous avons des étudiants qui pour certains nous ont choisi en connaissance de cause, tandis que d'autres ne sont vraiment pas à leur place puisqu'ils n'ont pas été sélectionnés. Ils sont là comme un pis-aller, n’ayant pas trouvé de place ailleurs. Nous pratiquons donc la sélection par l'échec, comme beaucoup d'universités littéraires. Certains abandonnent au bout de deux semaines, certains ne viennent même pas du tout. Environ 40% des étudiants sont éliminés au cours des examens de la 1ère année. Et on continue de pratiquer cette sélection par l'échec, malheureusement, au cours des 2e et 3e années.
C’est une absurdité : nous avons un corps enseignant parmi les meilleurs à l'échelle mondiale – nous occupons la 16e place du dernier classement mondial des établissements du Times Higher Education, dans le domaine des arts et des humanités – et le niveau des étudiants ne fait pas le poids puisque les meilleurs, ceux qui pourraient profiter de notre enseignement, sont en classes préparatoires. Nous les « récupérons » au niveau licence et surtout master, quand ils nous rejoignent.

- Quel bilan tirez-vous un an après la crise du contrat première embauche (CPE) ?

- Cette crise a attiré l’attention d’un certain de nombre de gens, y compris de Paris-Sorbonne, sur la situation de l’université française que l’on ne peut continuer à laisser se dégrader. Il nous faut plus d’argent et il faut pouvoir choisir nos étudiants. C’est du gâchis que d’avoir des étudiants qui ne sont pas au niveau, et de ne pas disposer de moyens suffisants pour les encadrer.
Le gouvernement, reprenant les préconisations du rapport Hetzel (commandé à la suite de la crise du CPE, ndlr), a proposé un système de pré-inscription universitaire pour faciliter la bonne orientation des étudiants. Cela n’a pas marché : nous n’avons reçu que 401 dossiers alors que l’on inscrit 5 000 étudiants en 1ère année ! Notre rôle était de jeter un œil au livret scolaire de l’étudiant et de lui dire « oui vous avez une chance de réussir » ou « non, vous avez toutes les chances d’échouer ». Mais quelle que soit la réponse, l’étudiant peut s’inscrire pour l’année suivante. Ces mesures d’orientation partent d’un bon sentiment mais elles ne sont pas suffisantes : il faut permettre la sélection des étudiants, augmenter les frais d’inscription, réformer la gouvernance des universités.

Si ces réformes étaient faites à Paris-Sorbonne, qu'est-ce qui différencierait votre université d'une grande école ?

- Il n’y aurait pas de différence. Regardez l’Ecole normale supérieure (ENS). Elle fonctionne dans les conditions normales d’un établissement d’enseignement supérieur : avec de la place, un encadrement suffisant, des étudiants bien choisis, un tutorat personnalisé, une aide pour passer les concours donc un emploi à la sortie. Les universités devraient se rapprocher dans leur fonctionnement des grandes écoles et des classes prépas. Ce qui est certain, c’est que nous marchons sur la tête actuellement.

- En matière de gouvernance, vous n’êtes pas favorable à une participation des étudiants à toutes les décisions ?
- Un étudiant, selon moi, n’a rien à dire sur le budget de son établissement, ni sur les programmes et les modalités de contrôle des connaissances. C’est la même chose pour les personnels administratifs d’ailleurs. J’applique la loi : les étudiants participent mais tous ne travaillent pas positivement. J’ai un souvenir cuisant des discussions sur le LMD où tout était fait pour alléger, simplifier, permettre des rattrapages, finalement brader les diplômes. C’est malheureusement le rôle qu’ont joué beaucoup d’étudiants dans les conseils des universités en France.
La présence des étudiants est légitime sur les questions de vie étudiante au sens large : vie culturelle, logement, bourses même. Au Cevu (conseil des études et de la vie universitaire, un des trois conseils des universités) aussi ils ont une mission importante d’évaluation des enseignements, que j’ai mise en place cette année et qui était prévue par le LMD. Cette évaluation aura des suites si nécessaire, sur les maquettes, le type d’enseignement…

- Qui peut réformer l’université ?
- L’université est gérée par la loi de l’enseignement supérieur dite loi Savary de 1984, votée par le parlement à la demande du gouvernement Mauroy. Ce qu’un parlement et un gouvernement a fait, un autre peut le défaire. Il s’agit de reconstruire avec courage sur des bases solides. Le drame est là : en France on n’a jamais pu toucher à l’université. Chaque fois qu’un ministre a essayé, il s’est heurté à une levée de boucliers, à des manifestations violentes… D’où recul du gouvernement, démission du ministre, retrait de la réforme. Nous sommes dans une situation totalement bloquée et il est temps que ça se termine. Quelle que soit la couleur du prochain gouvernement, il n’échappera pas à une réforme profonde de l’université, sinon la France s’enfoncera.
Bizarrement personne ne manifeste contre les droits d’inscription à HEC, ou même à Sciences Po Paris où ils sont proportionnels aux revenus des familles. C’est que les Français savent très bien que les systèmes sélectifs procurent de bons emplois. D’ailleurs quasiment la moitié d’une classe de bacheliers rejoint en moyenne un système sélectif (école d’ingénieurs, IUT, grande école...). Mais l’université devrait rester gratuite et non sélective car elle est considérée comme une bouée de sauvetage pour les étudiants qui ne sont pas pris ailleurs.

- Par quoi commencer en matière de réformes ?
- Par l’autonomie des universités, qui permettrait de choisir les étudiants et d’acquérir une autonomie financière. Actuellement il faut faire la manche auprès de l’Etat en permanence. Le budget de Paris IV atteint 30 millions d’euros, hors la masse salariale qui s’élève à 55 millions d’euros. Cela fait 3 500 euros par étudiant et par an - soit moins que la moyenne française, comme toutes les universités littéraires. La réalité de nos moyens, elle n’est pas dans le bâtiment historique Sorbonne mais sur les autres sites de Paris IV, comme à Clignancourt. C’est un site de type Pailleron, une honte.

- Si ces réformes n’adviennent pas, envisagez-vous d’adopter le statut de « grand établissement » comme l’université Dauphine ?
- Si jamais il n’y avait pas de loi qui change l’enseignement supérieur, la réponse est oui. Mon mandat se termine en juin 2008, je m’y attaquerai le cas échéant à l’automne. J’essaierai de convaincre d’abord mes collègues, puis le gouvernement pour qu’il accorde à Paris-Sorbonne ce statut. Dauphine a sauté un premier pas, celui de la sélection officielle. Maintenant son président réclame à cor et à cri une augmentation des droits d’inscription car la meilleure université de gestion n’a pas assez de moyens.

- Avez-vous d’autres projets phares ? Vous avez par exemple évoqué l’idée d’ouvrir des antennes de Paris-Sorbonne au Japon, en Corée, en Grèce, aux Etats-Unis, après celle d’Abou Dhabi lors de la dernière rentrée universitaire.
- Il y a des choses dans l’air mais rien de précis. J’aimerais pouvoir ouvrir une antenne dans un pays d’Extrême-Orient, quel qu’il soit, et aux Etats-Unis, où il y a un public francophone, attaché à la qualité et qui est prêt à payer.
Le montage de l’antenne d’Abou Dhabi a été original : il ne nous a coûté que de la matière grise et de l’imagination. Plus exactement, Paris-Sorbonne a fourni son savoir-faire, sa pédagogie et ses enseignements. L’ensemble des investissements vient pour le moment du gouvernement des Emirats arabes unis. A terme nous espérons être autonomes grâce aux droits d’inscription, qui s’élèvent à 13.000 euros par an.
Ce pays avait envie de s’ouvrir sur d’autres cultures que la culture anglo-saxonne et la culture arabe. Or la France conserve une certaine image et le mot Sorbonne reste magique. Les humanités les tentaient beaucoup, dans l’idée que le développement de leur pays passera par la culture. C’est une volonté profondément enracinée et non un coup de pub : « on est riches, on se paye la Sorbonne puis le Louvre » ! La démarche est séduisante mais exigeante aussi : on ne peut pas les décevoir. Nous essayons d’être une plate-forme culturelle, un « pont entre les civilisations », c’est ce qui est d’ailleurs écrit en français et en arabe au-dessus du bâtiment provisoire que nous occupons.

- Envisagez-vous de vous intégrer à un réseau d’établissements du supérieur ou de vous allier avec l’un d’eux ?
- Nous sommes en pourparlers avec Paris Universitas (1). Son délégué doit venir présenter son association à notre conseil d’administration le 6 avril. Intégrer Paris Universitas n’aura d’intérêt que si elle nous apporte quelque chose que nous n’avons pas, si elle nous aide dans nos missions. Pas si elle constitue une structure supplémentaire et que cela nous enlève du dynamisme, de l’autonomie et de la capacité d’invention.
Par ailleurs, en décembre dernier le président de Paris III m’a fait la proposition de nous allier. Cette idée a été accueillie avec enthousiasme ici. Le conseil d’administration a voté à l’unanimité le principe d’une commission mixte Paris III-Paris IV de réflexion sur la faisabilité et l’intérêt d’une fusion, ou plutôt de la création d’un nouvel établissement réunissant Sorbonne-Nouvelle et Paris-Sorbonne. La difficulté est que le président de Paris III, Bernard Bosredon, a été plus discret dans sa communication. Il a dû recourir une assemblée générale pour en discuter. Ce type de réunion ne correspond pas du tout à nos traditions à Paris IV. Nos différences culturelles, ainsi que l’état des locaux de Paris III, constituent des obstacles à une alliance. Un des avantages importants serait de pouvoir reconstituer la Sorbonne, au moins sa partie humanités. En 2007, année du 750e anniversaire de la Sorbonne, cela aurait du sens.

NB :

Lire aussi : Une université littéraire à la pointe de ce qui se fait en matière de professionnalisation

(1) Paris Universitas est l'alliance de six institutions d'enseignement supérieur parisiennes - École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Ecole Normale Supérieure, Paris-Dauphine, Paris II Panthéon-Assas, Paris III Sorbonne-Nouvelle et Paris VI Pierre et Marie Curie.


Propos recueillis par Alison Cartier
25 Mars 2007





Tags : sorbonne

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