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L’avenir des universités en 10 questions
Le grand débat sur l'éducation voulu par le gouvernement a essentiellement pris, à son corps défendant, dans les universités. De la sélection à la concurrence internationale en passant par les frais de scolarité, les questions amènent à s'interroger sur les missions de l'enseignement supérieur. Début de réponse avec les différents points de vue en présence, des plus classiques aux plus iconoclastes.
1) Faut-il pratiquer une sélection à l’entrée de l’université ?
La sélection à l’entrée de l’université (par dossier, examen ou concours) conduit à une élévation du niveau de l'enseignement qui s'adapte aux étudiants. Elle permet également de réduire le taux d’échec en cours de cursus - le taux de réussite au Deug est actuellement de 45,5% en deux ans et de 66,6% en trois ans. Dans certains cas, elle peut également permettre d’adapter l’offre de diplômés au marché du travail, évitant ainsi de générer frustrations et déqualifications.
Une sélection couperet ne donne cependant pas leur chance aux individus sur la durée. Des dispositions pourraient être prises en amont: un système d’orientation universitaire ou d’acquisition de crédits universitaires dès le lycée (type Advanced Placement américain) anticiperait les erreurs d’aiguillage et encouragerait les futurs étudiants à poursuivre dans la voie qui leur est adaptée. Cette dernière solution, qui impliquerait de faire prendre en charge par le système secondaire une partie des frais du supérieur, nécessite toutefois la mise en place d’une très solide logistique.
2) L’université est-elle un choix par défaut ?
En France, le système binaire universités-grandes écoles laisse parfois penser que les étudiants échouant à entrer dans une filière sélective se rabattent sur l’université ouverte à tous. C’est oublier que certaines universités jouissent d’une réputation largement comparable à celle des grandes écoles de leur catégorie, et que la recherche dans un certain nombre de domaines est essentiellement universitaire. D’autre part, il est des matières qui ne sont enseignées qu’à l’université : médecine ou droit par exemple (hors IEP pour le droit public). Et le choix d’une catégorie d’établissement se fait également sur des critères géographiques ou de coût de la scolarité. Enfin, si les universités ne peuvent sélectionner à l’entrée, elles le peuvent tout au long du cursus. Il faut toutefois souligner qu’à quelques exceptions près, les établissements publics n’ont pas d’identité forte ou de politique de communication développée. Vendre l’excellence universitaire dans ces conditions est donc difficile.
3) A qui bénéficie la formation ?
L'éducation est un service public, qui s'est construit sur de grands principes comme l'égalité (d'accès, de traitement, gratuité de l'enseignement scolaire public) et la neutralité (politique, religieuse, commerciale). L'enseignement est censé profiter à la fois à la personne (qui avec ses diplômes jouira d'une meilleure position sociale) et à la société dans son ensemble (investissement en capital humain).
Certains soutiennent une vision libérale de l'enseignement supérieur, comme The Economist dans son éditorial du 22 janvier à propos du débat sur les Top-Up Fees en Angleterre: si l'on considère que la formation bénéficie avant tout à l'individu, alors il n'est plus justifié que les impôts du plus grand nombre viennent financer les études de quelques-uns. Selon lui, le libre jeu du marché assurera une allocation effective des ressources. Il permettra de faire payer aux plus riches ce qu’ils dépensent en éducation (au lieu de faire reposer cette charge sur l’ensemble de la population) et aux plus démunis d’accéder tout de même aux meilleures universités grâce à un système d’emprunts soutenu par l’Etat.
4) Est-il souhaitable d’augmenter les frais de scolarité ?
Au nom d'un accès démocratique aux études, une réforme du régime des droits d'inscription est vigoureusement rejetée. Pourtant, la libre fixation de ces droits pourrait améliorer les finances des universités et la qualité de l’enseignement (dans un cadre concurrentiel). Des droits élevés permettraient aussi de remédier au dilettantisme de certains étudiants. Afin que ces droits ne soient pas un obstacle pour les personnes aux ressources moindres, des bourses supplémentaires et des prêts garantis par l’Etat et remboursables à la fin des études devraient être financés. Le système des bourses est déjà développé dans les établissements où les droits sont les plus élevés, comme en France dans les écoles de commerce, ou dans les universités anglo-saxonnes. Avec un succès mitigé dans la réduction des inégalités sociales, les aides n'étant pas encore suffisamment nombreuses.
5) Faut-il plus ou moins de diplômés du supérieur ?
Les projections économiques et sociales à moyen et long terme laissent apparaître des besoins accrus en personnes qualifiées et formées aux nouvelles technologies notamment. Selon ces projections également, la population de notre pays vieillit et la vie active va devoir s'allonger pour pouvoir financer les retraites. Ces contraintes paraissent contradictoires car plus un individu étudie, plus il entre tard sur le marché du travail.
On peut également lire dans les statistiques passées que la formation d’un plus grand nombre d’individus est allée de pair avec l’amélioration du niveau de vie et de la productivité. Mais force est de constater que la massification de l’université, ces 20 dernières années, et l’inflation parallèle des qualifications n'ont pas permis à tous les diplômés de trouver des débouchés adaptés sur le marché du travail.
6) Davantage d'autonomie dans les universités serait-elle un gage de meilleure qualité de l'enseignement ?
Les établissements qui gagnent en autonomie sont encouragés à s’adapter aux besoins du marché du travail, notamment local. Ils sont donc davantage en lien avec le tissu économique et la société en général. Par ailleurs, l’introduction d’une plus grande autonomie financière est souvent couplée avec un audit financier et de qualité. C'est alors une certaine garantie que les subventions publiques seront utilisées à bon escient par leurs bénéficiaires.
Par contre, la libre gestion par les universités de leur budget ou de leur organisation pédagogique ne permet pas d’assurer une égale qualité de l’enseignement dans tous les établissements. En effet, un plus grand degré d’autonomie renforcerait les déséquilibres. On peut cependant s’interroger sur l’intérêt de conserver une organisation similaire pour tous les domaines d’études: l'autonomie pourrait être ainsi modulée.
7) La concurrence entre universités est-elle une bonne chose ?
La concurrence entre universités, corollaire d'une autonomie accrue, peut déséquilibrer totalement l’offre de formation sur le territoire et créer par là des inégalités d’accès pour les étudiants. En effet, la carte universitaire serait amenée à être restructurée selon les alliances entre établissements, leur spécialisation ou leur mise en valeur. Les étudiants n'auraient donc plus le même éventail de choix qu'auparavant dans leur région et ils pourraient devoir passer une sélection pour intégrer la formation désirée. Des "pôles d'excellence" émergeraient de la masse des petits ou moyens établissements, qualifiés par certains d' "universités de seconde zone" de ce fait. Mais dans une vision plus optimiste, ces derniers établissements se concentreraient sur leurs points forts et parviendraient à rester attractifs. Car la concurrence, lorsqu'elle va dans le sens d'une saine émulation, peut aider à améliorer la qualité de l’offre de formation en incitant les acteurs à s'adapter à leur environnement et à faire preuve d'innovation.
Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que le système français actuel nie la hiérarchie existant déjà entre établissements (notamment entre ceux situés à Paris et les autres). Corriger ces inégalités n’est pas du seul ressort du ministère de l’Education nationale qui ne peut modifier qu’à la marge la perception que les employeurs ont de la valeur d’un diplôme.
8) La recherche universitaire manque-t-elle de moyens ?
Oui, selon les chercheurs et le rapport "Education et croissance" du Conseil d'analyse économique (CAE), peut-être selon le gouvernement qui a annoncé le lancement d'une "concertation sur l'avenir de la recherche". Des assises devraient se tenir avant fin juin et leurs conclusions servir de socle à un projet de loi d'orientation. Les chercheurs, qui dénoncent "l'asphyxie financière" des labos et veulent "sauver l'emploi scientifique et le service public", réclament dans l'immédiat des engagements financiers précis.
"La France dépense trop peu en éducation supérieure et en recherche, compte tenu de son niveau de développement technologique et des exigences de la nouvelle économie", selon le rapport de Philippe Aghion, professeur à Harvard, et Elie Cohen, chercheur au CNRS. De plus, l'organisation de la recherche "a conduit à la dégradation de la performance française à un triple niveau: que ce soit dans le dépôt des brevets, l'impact des publications scientifiques ou la transformation d'innovations en entreprises viables, notre part relative est en chute libre", a déclaré Elie Cohen (1). "Notre système figé" est marqué selon lui par "l'absence de circulation entre les trois pôles de l'innovation - grandes écoles, universités et centres de recherche". Les deux auteurs proposent la création d'une agence de moyens pour l'enseignement supérieur et la recherche, qui financerait des projets individuels et collectifs ainsi que des regroupements.
D'autres soulignent que la France est l'un des rares pays où les instituts de recherche sur fonds privés, sur le modèle des fondations allemandes ou américaines, sont peu développés.
9) Les universités françaises doivent-elles s'impliquer dans la compétition internationale ?
La question qui se pose aux universités françaises et européennes est la suivante: à partir du moment où un marché devient international et la règle du jeu mondiale, peut-on rester en dehors ? Mais le marché en question est-il vraiment international et le savoir une marchandise qui circule aussi facilement que les biens de consommation courante ? On observe en réalité que le marché s’internationalise dans certains domaines (gestion et sciences, essentiellement) et à certains niveaux seulement (3e cycles - type MBA - et doctorats surtout). C’est probablement pour ces catégories que des réformes nationales sont souhaitables.
10) Y a-t-il une place pour une réflexion européenne sur l’université ?
Alors qu’au même moment, la question de l’avenir des universités s’est posée dans plusieurs pays européens et que les problèmes (financement, surpopulation…) sont similaires, les gouvernements ont réagi en ordre dispersé : l’Allemagne a annoncé vouloir créer des universités d’élite, l’Angleterre a opté pour l’augmentation des frais de scolarité comme remède au sous-financement de ses établissements (jusqu’à 3.000 livres, soit 4350 euros) et l’Italie a choisi de flexibiliser le statut des jeunes chercheurs.
Les acteurs de l'enseignement et les médias de chaque pays se sont toutefois intéressés aux solutions expérimentées chez leurs voisins européens: ainsi l’Allemagne se penche-t-elle sur le système français des grandes écoles pour ses universités d’élite et la France suit avec attention l’évolution de la question des frais de scolarité outre-Manche. Mais chacun garde ancrées ses traditions et ses conceptions. Une dimension européenne est cependant impulsée, avec la mise en œuvre de l’harmonisation des grades universitaires et le programme Erasmus Mundus (au travers des masters européens). Ce qui se profile ressemble donc davantage à un "espace européen de l'enseignement supérieur" conçu comme un réseau avec des spécificités nationales encore marquées, plutôt qu'un "grand marché" redouté par certains avec une uniformisation par le bas.
NB :
(1) L'Express du 26 janvier 2004
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