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Ce centre de recherche et d'expertise (1) a vocation � travailler � la fois sur les fondements des politiques universitaires et sur les grands dossiers � travers lesquels ces politiques s�incarnent, tels l'europ�anisation de l�enseignement sup�rieur, la professionnalisation ou encore l'autonomie des universit�s. L'Observatoire a pour programme de diriger une vaste enqu�te aupr�s des universit�s europ�ennes � partir de 2005, de r�unir un colloque international � la Sorbonne en 2007, actions qui devraient d�boucher en 2008 sur un ouvrage collectif. Sept enseignants de Paris IV composent sa cellule de pilotage. Il s'est d�j� assur� la collaboration de nombreux professeurs, europ�ens mais aussi nord-am�ricains. Son financement est garanti cette ann�e par le minist�re de la recherche, qui soutient un dossier r�pondant � un appel d'offre public ("Action Concert�e Incitative"), et ses promoteurs comptent sur son inscription dans le prochain contrat quadriennal de Paris IV. L�Observatoire articule recherche et enseignement : la le�on inaugurale de ses deux s�minaires (2) a �t� donn�e le 25 novembre, sur le th�me �Universit�, Etat, Culture�. L�occasion de rencontrer Alain Renaut, de le questionner sur ce volet de ses activit�s et plus g�n�ralement sur les r�formes du sup�rieur qu�il appelle de ses v�ux.
- L'analyse de l'enseignement sup�rieur est un th�me dans l'air du temps. Elle se pratique couramment dans les pays anglo-saxons. Pensez-vous qu'en France des centres universitaires devraient y contribuer, ce que vous faites avec l'Observatoire europ�en des politiques universitaires ?
- Il y a en effet tr�s peu d'instances qui dans les universit�s r�fl�chissent ou font un travail d'expertise sur l'institution. Il existe un s�minaire � Sciences Po Paris, au sein du Centre de sociologie des organisations (CSO), mais il ne constitue pas en lui-m�me une instance autonome. L'universit� a donn� lieu � tr�s peu d'activit�s de recherche dans son propre cadre car cela ne correspond pas trop � la culture des universitaires, qui se sont durant tr�s longtemps peu impliqu�s dans la r�flexion que l'institution m�ne sur elle-m�me. Ils ont d�laiss� la charge de d�terminer ses finalit�s et ses modalit�s d'organisation aux instances administratives et politiques. Je crois pour ma part que, notamment pour des philosophes, mais aussi pour des historiens, des sociologues, des politistes, l'Universit� est non seulement un lieu de travail, mais aussi un objet d'investigation tout � fait passionnant, pour ce qu'il engage concernant le rapport d'une soci�t� � la fois avec son pass� et avec son avenir.
- En mars 2002, vous avez publi� � Que faire des universit�s ? �, alors que le ministre de l'Education nationale Jack Lang venait de vous confier une mission sur les rapports entre savoirs et culture dans les formations universitaires. Vous y dressiez un assez sombre tableau de la situation, tout en proposant des solutions. Quel bilan tirez-vous deux ans et demi plus tard ?
- En r�alit� je m�int�resse � cette question de longue date. En 1976, j�ai co-�dit� �Philosophies de l'Universit�, puis plus tard, en 1995, j�ai �crit � Les r�volutions de l'Universit� �. Certaines des propositions que j'envisageais alors ont �t� mises en place, comme un 1er cycle en 3 ans, et ce gr�ce au LMD. Ainsi, le cycle de sp�cialisation v�ritable commence en M1 (master 1). Mais je pr�conisais aussi en 2002 une culture plus g�n�rale en 1er cycle, or ce dossier reste ouvert. La logique disciplinaire demeure en effet tr�s forte. La r�ussite du LMD passe selon moi par un assouplissement du cloisonnement des disciplines, pour permettre notamment des r�orientations.
- De fa�on plus g�n�rale, �tes-vous satisfait de la mise en place du LMD ?
- Nous manquons de recul ici � la Sorbonne. Les maquettes ont �t� remises il y a un mois, pour un d�marrage en 2005. Il y aura cette ann�e des navettes avec le minist�re. L'op�ration est tr�s lourde et m�me �puisante : il a fallu produire un gros effort pour une refonte s�rieuse des cursus. Les universit�s l'ont fait tr�s largement toutes seules, avec tr�s peu de cadrage - si ce n'est que l'ensemble doit s'accomplir � moyens constants ! Plus incitatif que prescriptif, le processus va donc du bas vers le haut, ce qui est positif et a permis d'impliquer les universit�s elles-m�mes. Ce n'est pas, cette fois, une r�forme qui tombe de l'ext�rieur sur les UFR et sur les d�partements, mais ces derniers ont fait remonter leur propre conception des choses. C'est un motif important pour esp�rer que la transformation soit effective.
- Que pensez-vous des rapprochements entre grandes �coles et universit�s �voqu�s dans le cadre de la r�forme ?
- Ce d�doublement extravagant, en tout cas exceptionnel, de l'enseignement sup�rieur en France est une des causes de la situation m�diocre de l'universit� depuis deux si�cles. Mais il n'est pas question de partir en guerre contre ce syst�me ! Tout ce qui peut rapprocher les deux secteurs est bon. Mais les conditions sont difficiles: proc�dures hyper-s�lectives d'un c�t�, ouverture maximale de l'autre, encadrement financier incomparable - 30% du budget de l'enseignement sup�rieur sont affect�s � 3% des �tudiants, ceux des grandes �coles et des classes pr�paratoires. Si des partenariats sont propos�s pour cr�er des masters, d'accord, mais si les grandes �coles entendent d�livrer des dipl�mes universitaires, c'est extr�mement redoutable: il ne manque plus que cela, en effet, pour achever de mettre en pi�ces l'universit�... On aboutirait de fait � deux syst�mes universitaires, l'un s�lectif, l'autre non-s�lectif.
- Vous �tes professeur et directeur d'UFR � Paris IV. La Sorbonne est un �tablissement connu dans le monde entier, et pourtant les �tudiants qui en sortent, notamment en sciences humaines, ne trouvent pas aussi facilement du travail que ceux issus des grandes �coles. Votre universit� n'a-t-elle pas la m�me tentation que Dauphine, celle d'introduire une s�lection, de faire �voluer son statut, de capitaliser sur sa marque pour parvenir aux premiers rangs mondiaux ?
- Il faut d'abord tenir compte du fait qu'il y a, depuis 1968, "des" Sorbonne, et, � l'int�rieur m�me de "Paris-Sorbonne", c'est-�-dire Paris IV, quantit� de situations diff�rentes selon les disciplines, les UFR... Sur le premier point de votre question: actuellement on compte 2.000 �tudiants en philosophie et sociologie � Paris IV, et tous ne pensent pas devenir enseignants, heureusement ! Depuis une dizaine d'ann�es, les �tudiants ont int�gr� l�id�e que l'universit� est devenue une premi�re �tape de formation. Ils la compl�tent souvent, apr�s une licence ou un DEA, par une formation plus professionnalisante. Ainsi nous r�digeons de tr�s nombreuses lettres de soutien pour des dossiers de candidatures aux IEP, DESS, �coles de journalisme... Il y a eu l� un important aggiornamento: cette premi�re formation universitaire, en se repositionnant sur un parcours de formation plus long et plus diversifi�, a retrouv� un sens qu�elle n�avait pas toujours pour les �tudiants ne se destinant pas aux m�tiers de l'enseignement et de la recherche.
Sur la question de la s�lection, je suis d'avis qu'il y a quelque chose de positif � ce qu'il n'y en ait pas � l'entr�e de l'universit�. Et ce, dans la mesure o� un suppl�ment de formation et de culture qui r�pond aux seuls int�r�ts du savoir est ainsi offert � une partie de plus en plus importante d'une tranche d'�ge. La s�lection � l'entr�e, aucun ministre ne pourrait parvenir � l'imposer, de toute fa�on ! Cependant, cette absence de s�lection n'aura vraiment de sens que si la nouvelle licence est plus g�n�raliste, si elle permet de former un socle permettant de mieux �tayer une sp�cialisation ult�rieure. Si ce niveau L joue le jeu, nous nous rapprocherons d'ailleurs du syst�me am�ricain avec sa distinction entre les coll�ges (formation sup�rieure g�n�raliste en 4 ans, ndlr) et les universit�s (formation g�n�raliste puis sp�cialisation). Cela dit, il ne faut pas �tre candide: 40 � 60% des �tudiants ne passent pas du Deug en licence, et il y a donc une s�lection tr�s forte, mais sur deux ans. Je pense que ce sera aussi le cas, a fortiori, pour l'acc�s au master.
- Votre ouvrage � Qu'est-ce qu'une politique juste ? Essai sur la question du meilleur r�gime � vient de sortir chez Grasset. Vous y abordez la question de l'autonomie des universit�s : selon vous, elles doivent pouvoir, afin que la restructuration produite par le LMD � ne soit pas de pure forme, b�n�ficier de modalit�s de pilotage renouvel�es, plus souples et plus efficaces, pour �tre � m�me de mieux r�pondre aux exigences accrues de diversification et de r�activit� que requiert leur meilleure int�gration dans le tissu social �. Dans ces conditions, que penser de l�abandon du projet de loi d�autonomie avanc� l'an dernier ?
- Cet abandon est � mes yeux une catastrophe, si la tentative n'est pas reprise d'urgence. Il bloque en effet un processus d'autonomisation indispensable � la vie et au d�veloppement de nos �tablissements. Les universit�s fran�aises souffrent d'une centralisation extraordinaire : tout y passe par les instances centrales, et l'autonomie de la pr�sidence elle-m�me par rapport au minist�re conna�t des limites s�v�res. Nous avons, au niveau de l�autonomie financi�re notamment, un �norme retard sur les universit�s europ�ennes et extra-europ�ennes. Il est tr�s dur de se d�velopper dans ces conditions d'absence d'autonomie de gestion au jour le jour. Le syst�me est au reste d�responsabilisant, puisqu'il paralyse les initiatives et la prise de risque. Il est donc � mes yeux tr�s dommageable qu'il ait fallu sacrifier ce projet pour permettre de faire accepter le LMD. Celui-ci est un facteur de transformation important, mais il laisse intactes des questions tr�s d�cisives elles aussi, comme celle de l'autonomie interne et externe des universit�s.
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