| La réforme LMD en Europe : la créativité des systèmes nationaux demeure |
Assez curieusement, alors que la réforme LMD n’a de justification que par son caractère européen, plus le temps passe, moins cet aspect communautaire est mentionné ou étudié dans le cadre national. Cette réforme est pourtant née de la déclaration de Bologne de 1999 (point d’orgue d’une série de conférences européennes qui se sont tenues de 1998 à 2003), dont elle constitue l’un des cinq axes afin de favoriser l’émergence d’un espace européen de l’éducation d’ici à 2010. Les autres axes sont la généralisation des crédits ECTS (introduits en 1989) à tous les établissements, la promotion de la mobilité des étudiants et du corps professoral, la coopération en matière d’assurance qualité et le soutien aux mesures en faveur de l’éducation tout au long de la vie. Le système LMD traduit la volonté européenne de faciliter la lisibilité et la comparabilité des diplômes en Europe en instituant un système basé sur deux cycles principaux (3+2). Il repose sur une idée simple : l’introduction de ce découpage en deux cycles dans tous les pays pourrait, à terme, favoriser la mobilité des étudiants entre universités et la reconnaissance des diplômes à l’échelle du continent. |
Découpage en deux cycles déjà en gestation La mise en place du modèle 3+2 n’a fort logiquement posé aucun problème dans les pays où l’enseignement supérieur était déjà organisé en deux cycles comme en Irlande, au Royaume-Uni, à Chypre ou encore en Islande. A contrario, bien plus que les autres points développés dans le cadre du processus de Bologne, ce découpage en deux cycles a été âprement débattu dans les pays où l’enseignement supérieur avait toujours été structuré autour d’un cursus unique en quatre ou cinq ans. Ainsi l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, la République tchèque ou encore la Suède ont dû revoir l’organisation de leur système d’enseignement supérieur, même si bien souvent le découpage en deux cycles était déjà plus ou moins en gestation avant même le démarrage du processus de Bologne. Tout simplement parce que c’est le modèle dominant dans les pays anglo-saxons et qu'il facilite l’accès du plus grand nombre à l’enseignement supérieur, grâce au cycle court, ce qui est dans l’air du temps. En Italie, l’introduction d’une laurea breve (diplôme court) en trois ans, pour précéder le master de primo livello n’a pas été sans poser problème. Tout d’abord parce que l’université durait en théorie quatre ans (bien souvent sept en pratique) et qu’il a donc fallu créer un diplôme en trois ans et un autre en cinq ans. Ce qui signifiait que des étudiants allaient pouvoir quitter l’université avec un diplôme en trois ans – du jamais vu - tandis que d’autres allaient devoir effectuer 5 ans au minimum quand leurs aînés n’avaient que quatre ans à valider. Enfin parce qu’il préexistait un diplôme appelé master, non validé par l’Etat et qui était une sorte de complément au diplôme fréquemment suivi par les meilleurs étudiants, après l’université. L’introduction d’un nouveau diplôme également intitulé master à bac +5, mais dans le cadre universitaire, a donc ajouté à la confusion. L’Allemagne avait en quelque sorte anticipé le processus de Bologne sur au moins un point : dès 1998, un nouveau système de diplômes comprenant un bachelor (à bac+3) et un master (à bac + 5) avait été introduit dans la plupart des structures de l’enseignement supérieur (universités, établissements théologiques, établissements supérieurs d’études artistiques...). La mue devrait être totalement achevée en 2010, soit la date butoir fixée dans le cadre du processus de Bologne. En Espagne, le premier cycle universitaire, d’une durée de trois ans, ne donnait pas lieu à la délivrance d’un diplôme, mais permettait de poursuivre en deuxième cycle (d’une durée de deux ans) dans la même discipline. En parallèle existaient des formations courtes en trois ans, à vocation professionnelle. Une structure organisée en deux cycles principaux et diplômants a ainsi dû être introduite, mais non sans peine. En Grèce, l’enseignement supérieur était déjà organisé en deux cycles principaux, mais de durées différentes de celles préconisées par Bologne. Le premier cycle de quatre à six ans était ainsi suivi d’un autre de un à deux ans. En réalité, la grande majorité des étudiants quittaient les bancs de l’université au terme du premier cycle. On comprend donc que ceux-ci se soient opposés à la réduction de ce premier cycle à trois ans : par souci d’équité intergénérationelle et aussi parce que ce nouveau format pourrait dévaloriser les diplômes de premier cycle, ancienne version. |
La France se distingue Plus généralement, si l’introduction d’un premier cycle court diplômant a pu poser problème, c’est que bien souvent ce type de diplômes était réservé aux formations techniques proposées par des institutions de l’enseignement supérieur non universitaires. En proposant un cycle en trois ans, les universités ont ainsi eu l’impression de dévaloriser leurs enseignements. De délivrer un sous-diplôme. Dans ce paysage européen, un pays s’est singulièrement distingué : la France. En effet, la mise en place d’un découpage 3-5-8 n’aurait dû théoriquement poser aucun problème alors qu’existaient déjà des niveaux de sorties diplômants à bac+2, bac+3, bac+4, bac+5 et bac+8 ! Et pourtant, la réforme a démarré dans la douleur et l’incompréhension la plus totale. Aujourd’hui, les esprits se sont apaisés, et, de point d’achoppement, cette réforme est devenue contre toute attente une locomotive à réformer allant bien au-delà de sa vocation initiale (le découpage du supérieur en deux cycles). A tel point que l’on voit aujourd’hui des responsables universitaires employer le vocable LMD pour parler des partenariats entre grandes écoles et universités, des politiques de sites, de la culture de l’évaluation ou encore du rapprochement d’écoles doctorales… Le sigle est devenu synonyme de réforme. Et qu’importe si les mesures mises en place n’ont plus rien à voir avec l’harmonisation européenne des diplômes. La réforme LMD est en quelque sorte devenue une machine à secouer le mammouth Si certains ont pu craindre que le processus de Bologne ne fonctionne comme un rouleau compresseur uniformisant, qu’ils soient rassurés. La créativité des systèmes universitaires nationaux n’a pas disparu, loin s’en faut. Le découpage en deux cycles est globalement mis en œuvre dans les Etats européens et le modèle 3+2 domine, toutefois on relève nombre de variations selon les pays. Des variations dans la durée : le premier cycle dure parfois quatre ans, et le deuxième souvent un an, mais dans d’autres cas trois ans, comme c’est le cas en Slovaquie. Quant aux intitulés des diplômes, ils parlent d’eux-mêmes : en Belgique, la licence (bac +3) s’appelle le baccalauréat, et le master espagnol (bac +5) s’intitule licence ! |
NB : Pour aller plus loin : www.eurydice.org |
Pierre-Alban Pillet 2004-11-01 |