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Un Observatoire européen des politiques universitaires, innovation au sein de la Sorbonne


« Que faire des universités ? » : Alain Renaut, professeur de philosophie politique à Paris IV, posait cette question, en titre de son ouvrage sorti en 2002. Sa réponse reste la même: elles doivent être d'abord des institutions de culture durant les trois premières années de formation, et ainsi « apporter la culture générale de la discipline dans laquelle les étudiants poursuivent ensuite leur formation à un savoir spécifique ». Ce spécialiste de l'enseignement supérieur va aujourd'hui au-delà des livres et rapports, en créant et dirigeant l'Observatoire européen des politiques universitaires, au sein de Paris IV.



Un Observatoire européen des politiques universitaires, innovation au sein de la Sorbonne
Ce centre de recherche et d'expertise (1) a vocation à travailler à la fois sur les fondements des politiques universitaires et sur les grands dossiers à travers lesquels ces politiques s’incarnent, tels l'européanisation de l’enseignement supérieur, la professionnalisation ou encore l'autonomie des universités. L'Observatoire a pour programme de diriger une vaste enquête auprès des universités européennes à partir de 2005, de réunir un colloque international à la Sorbonne en 2007, actions qui devraient déboucher en 2008 sur un ouvrage collectif. Sept enseignants de Paris IV composent sa cellule de pilotage. Il s'est déjà assuré la collaboration de nombreux professeurs, européens mais aussi nord-américains. Son financement est garanti cette année par le ministère de la recherche, qui soutient un dossier répondant à un appel d'offre public ("Action Concertée Incitative"), et ses promoteurs comptent sur son inscription dans le prochain contrat quadriennal de Paris IV. L’Observatoire articule recherche et enseignement : la leçon inaugurale de ses deux séminaires (2) a été donnée le 25 novembre, sur le thème «Université, Etat, Culture». L’occasion de rencontrer Alain Renaut, de le questionner sur ce volet de ses activités et plus généralement sur les réformes du supérieur qu’il appelle de ses vœux.

- L'analyse de l'enseignement supérieur est un thème dans l'air du temps. Elle se pratique couramment dans les pays anglo-saxons. Pensez-vous qu'en France des centres universitaires devraient y contribuer, ce que vous faites avec l'Observatoire européen des politiques universitaires ?

- Il y a en effet très peu d'instances qui dans les universités réfléchissent ou font un travail d'expertise sur l'institution. Il existe un séminaire à Sciences Po Paris, au sein du Centre de sociologie des organisations (CSO), mais il ne constitue pas en lui-même une instance autonome. L'université a donné lieu à très peu d'activités de recherche dans son propre cadre car cela ne correspond pas trop à la culture des universitaires, qui se sont durant très longtemps peu impliqués dans la réflexion que l'institution mène sur elle-même. Ils ont délaissé la charge de déterminer ses finalités et ses modalités d'organisation aux instances administratives et politiques. Je crois pour ma part que, notamment pour des philosophes, mais aussi pour des historiens, des sociologues, des politistes, l'Université est non seulement un lieu de travail, mais aussi un objet d'investigation tout à fait passionnant, pour ce qu'il engage concernant le rapport d'une société à la fois avec son passé et avec son avenir.

- En mars 2002, vous avez publié « Que faire des universités ? », alors que le ministre de l'Education nationale Jack Lang venait de vous confier une mission sur les rapports entre savoirs et culture dans les formations universitaires. Vous y dressiez un assez sombre tableau de la situation, tout en proposant des solutions. Quel bilan tirez-vous deux ans et demi plus tard ?

- En réalité je m’intéresse à cette question de longue date. En 1976, j’ai co-édité «Philosophies de l'Université», puis plus tard, en 1995, j’ai écrit « Les révolutions de l'Université ». Certaines des propositions que j'envisageais alors ont été mises en place, comme un 1er cycle en 3 ans, et ce grâce au LMD. Ainsi, le cycle de spécialisation véritable commence en M1 (master 1). Mais je préconisais aussi en 2002 une culture plus générale en 1er cycle, or ce dossier reste ouvert. La logique disciplinaire demeure en effet très forte. La réussite du LMD passe selon moi par un assouplissement du cloisonnement des disciplines, pour permettre notamment des réorientations.

- De façon plus générale, êtes-vous satisfait de la mise en place du LMD ?

- Nous manquons de recul ici à la Sorbonne. Les maquettes ont été remises il y a un mois, pour un démarrage en 2005. Il y aura cette année des navettes avec le ministère. L'opération est très lourde et même épuisante : il a fallu produire un gros effort pour une refonte sérieuse des cursus. Les universités l'ont fait très largement toutes seules, avec très peu de cadrage - si ce n'est que l'ensemble doit s'accomplir à moyens constants ! Plus incitatif que prescriptif, le processus va donc du bas vers le haut, ce qui est positif et a permis d'impliquer les universités elles-mêmes. Ce n'est pas, cette fois, une réforme qui tombe de l'extérieur sur les UFR et sur les départements, mais ces derniers ont fait remonter leur propre conception des choses. C'est un motif important pour espérer que la transformation soit effective.

- Que pensez-vous des rapprochements entre grandes écoles et universités évoqués dans le cadre de la réforme ?

- Ce dédoublement extravagant, en tout cas exceptionnel, de l'enseignement supérieur en France est une des causes de la situation médiocre de l'université depuis deux siècles. Mais il n'est pas question de partir en guerre contre ce système ! Tout ce qui peut rapprocher les deux secteurs est bon. Mais les conditions sont difficiles: procédures hyper-sélectives d'un côté, ouverture maximale de l'autre, encadrement financier incomparable - 30% du budget de l'enseignement supérieur sont affectés à 3% des étudiants, ceux des grandes écoles et des classes préparatoires. Si des partenariats sont proposés pour créer des masters, d'accord, mais si les grandes écoles entendent délivrer des diplômes universitaires, c'est extrêmement redoutable: il ne manque plus que cela, en effet, pour achever de mettre en pièces l'université... On aboutirait de fait à deux systèmes universitaires, l'un sélectif, l'autre non-sélectif.

- Vous êtes professeur et directeur d'UFR à Paris IV. La Sorbonne est un établissement connu dans le monde entier, et pourtant les étudiants qui en sortent, notamment en sciences humaines, ne trouvent pas aussi facilement du travail que ceux issus des grandes écoles. Votre université n'a-t-elle pas la même tentation que Dauphine, celle d'introduire une sélection, de faire évoluer son statut, de capitaliser sur sa marque pour parvenir aux premiers rangs mondiaux ?

- Il faut d'abord tenir compte du fait qu'il y a, depuis 1968, "des" Sorbonne, et, à l'intérieur même de "Paris-Sorbonne", c'est-à-dire Paris IV, quantité de situations différentes selon les disciplines, les UFR... Sur le premier point de votre question: actuellement on compte 2.000 étudiants en philosophie et sociologie à Paris IV, et tous ne pensent pas devenir enseignants, heureusement ! Depuis une dizaine d'années, les étudiants ont intégré l’idée que l'université est devenue une première étape de formation. Ils la complètent souvent, après une licence ou un DEA, par une formation plus professionnalisante. Ainsi nous rédigeons de très nombreuses lettres de soutien pour des dossiers de candidatures aux IEP, DESS, écoles de journalisme... Il y a eu là un important aggiornamento: cette première formation universitaire, en se repositionnant sur un parcours de formation plus long et plus diversifié, a retrouvé un sens qu’elle n’avait pas toujours pour les étudiants ne se destinant pas aux métiers de l'enseignement et de la recherche.
Sur la question de la sélection, je suis d'avis qu'il y a quelque chose de positif à ce qu'il n'y en ait pas à l'entrée de l'université. Et ce, dans la mesure où un supplément de formation et de culture qui répond aux seuls intérêts du savoir est ainsi offert à une partie de plus en plus importante d'une tranche d'âge. La sélection à l'entrée, aucun ministre ne pourrait parvenir à l'imposer, de toute façon ! Cependant, cette absence de sélection n'aura vraiment de sens que si la nouvelle licence est plus généraliste, si elle permet de former un socle permettant de mieux étayer une spécialisation ultérieure. Si ce niveau L joue le jeu, nous nous rapprocherons d'ailleurs du système américain avec sa distinction entre les collèges (formation supérieure généraliste en 4 ans, ndlr) et les universités (formation généraliste puis spécialisation). Cela dit, il ne faut pas être candide: 40 à 60% des étudiants ne passent pas du Deug en licence, et il y a donc une sélection très forte, mais sur deux ans. Je pense que ce sera aussi le cas, a fortiori, pour l'accès au master.

- Votre ouvrage « Qu'est-ce qu'une politique juste ? Essai sur la question du meilleur régime » vient de sortir chez Grasset. Vous y abordez la question de l'autonomie des universités : selon vous, elles doivent pouvoir, afin que la restructuration produite par le LMD « ne soit pas de pure forme, bénéficier de modalités de pilotage renouvelées, plus souples et plus efficaces, pour être à même de mieux répondre aux exigences accrues de diversification et de réactivité que requiert leur meilleure intégration dans le tissu social ». Dans ces conditions, que penser de l’abandon du projet de loi d’autonomie avancé l'an dernier ?

- Cet abandon est à mes yeux une catastrophe, si la tentative n'est pas reprise d'urgence. Il bloque en effet un processus d'autonomisation indispensable à la vie et au développement de nos établissements. Les universités françaises souffrent d'une centralisation extraordinaire : tout y passe par les instances centrales, et l'autonomie de la présidence elle-même par rapport au ministère connaît des limites sévères. Nous avons, au niveau de l’autonomie financière notamment, un énorme retard sur les universités européennes et extra-européennes. Il est très dur de se développer dans ces conditions d'absence d'autonomie de gestion au jour le jour. Le système est au reste déresponsabilisant, puisqu'il paralyse les initiatives et la prise de risque. Il est donc à mes yeux très dommageable qu'il ait fallu sacrifier ce projet pour permettre de faire accepter le LMD. Celui-ci est un facteur de transformation important, mais il laisse intactes des questions très décisives elles aussi, comme celle de l'autonomie interne et externe des universités.

NB :

(1) dans le cadre de l’équipe d’accueil « Rationalités contemporaines » de l’Ecole doctorale « Concepts et langages » de Paris IV.
Cf www.rationalites-contemporaines.paris4.sorbonne.fr/rubrique.php3?id_rubrique=57
(2) Séminaire I : Philosophie politique de l’Université, thème de l’année : L’Université entre Etat et Société ( Alain Renaut et Ludivine Thiaw-Po-Une ). Séminaire II : L’Université comme lieu de mémoire européen. Thème de l’année : Culture générale, histoire des idées, identité européenne ( Pierre-Henri Tavoillot et Geoffroy Lauvau ).

Pour information, dans le cadre du premier séminaire, se tiendront les rendez-vous suivants :

  • Le 13 janvier 2005 : Conférence de Heinz Wismann (EHESS et université de Heidelberg) consacrée à "L'expérience allemande des universités" (18h-20h, amphithéâtre Cauchy de la Sorbonne)
  • Le 17 février 2005 : Discussion avec le Professeur Jean-Robert Pitte (Président de l'université Paris IV) sur le thème : "La gouvernance des universités" (18h-20h, amphithéâtre Cauchy de la Sorbonne)

29/11/2005
Propos recueillis par Alison Cartier
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Voir aussi : autonomie, sorbonne
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